> Aux confins de l’Orient

Tugan Sokhiev dirige “Shéhérazade”, de Rimski-Korsakov, lors d’un concert « Happy Hour » de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, à la Halle aux Grains.

“Shéhérazade” de Rimski-Korsakov est à l’affiche d’un concert « Happy Hour » de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, placé sous la direction de Tugan Sokhiev (photo), à la Halle aux Grains. Le musicien a 44 ans lorsqu’il achève “Shéhérazade”, en 1888. Il domine alors la vie musicale en Russie comme compositeur, professeur de composition et chef d’orchestre. Lors de la création de l’œuvre à Saint-Pétersbourg, il dirige l’orchestre et récolte un véritable triomphe. La partition s’inspire de plusieurs épisodes des “Mille et une nuits”, Nikolaï Rimski-Korsakov imaginant une série de tableaux qui font allusion au récit de Shéhérazade. Il s’agit « d’épisodes épars des “Mille et une nuits”, sans liens entre eux », précise-t-il dans “Chroniques de ma vie musicale”.

Teintée de couleurs orientales luxuriantes et ponctuée de danses ensorcelantes, cette page s’émancipe toutefois de la narration pour évoluer vers l’expression d’une musique symphonique pure : « C’est en vain que l’on cherche dans ma suite des leitmotive toujours liés à telle idée poétique ou à telles images. Au contraire, dans la plupart des cas, tous ces semblants de leitmotive ne sont que des matériaux purement musicaux, des motifs du développement symphonique. Ces motifs passent et se répandent à travers toutes les parties de l’œuvre, se faisant suite et s’entrelaçant, disparaissant chaque fois sous une lumière différente et exprimant des situations différentes, ils correspondent chaque fois à des images et des tableaux différents », écrit Rimski-Korsakov qui a exercé le métier d’officier de marine pendant dix ans, en parallèle à sa carrière de musicien.

Le compositeur a ainsi développé une relation étroite avec la mer, comme avec les contes dont il tira plusieurs ouvrages lyriques (“La Demoiselle des neiges”, “Kashchey l’Immortel”, “La Légende du Tsar Saltan”). En marge de la partition, celui-ci a copié un résumé des “Mille et une nuits” : « Le sultan Shahriyar, persuadé de l’infidélité des femmes, avait juré de mettre à mort chacune de ses épouses après la première nuit de noces. Mais la nouvelle sultane Shéhérazade parvint à conserver la vie en l’intéressant aux récits qu’elle lui conta pendant mille et une nuits. Aiguillonné par la curiosité, le sultan repoussait de jour en jour l’exécution de sa femme, et finit par abandonner complètement sa sanglante résolution. Pour ses histoires, la sultane empruntait aux poètes leurs vers, aux chansons populaires leurs paroles, et elle les mêlait à des récits et des aventures les plus variés ».

“Shéhérazade” se découpe en quatre parties au cours desquelles l’orchestre déploie les récits successifs de Shéhérazade destinés à apaiser la colère du sultan. Chaque épisode porte un titre : “La mer et le bateau de Sindbad”, “Le récit du prince Kalender”, “Le jeune prince et la princesse”, “La fête à Bagdad – La mer – Naufrage du bateau sur un rocher”. On sait que Rimski-Korsakov n’avait pas l’intention de conserver ces intitulés, souhaitant plutôt les remplacer par “Prélude”, “Balla”, “Adagio” et “Final”. Dans le premier mouvement, les cuivres développent un thème « fortissimo pesante » qui exprime la colère de Shahriyar, furieux d’avoir été trompé par sa première épouse. En réponse, accompagné par la harpe, le violon soliste porte la voix délicate de Shéhérazade qui le pousse à entrer dans le monde de l’imaginaire. Ce solo sinueux de violon se fera entendre tout au long du voyage qui débute par la traversée des mers avec Sindbad, sur le rythme régulier des vagues transcrit par les cordes.

Dans le deuxième mouvement, le basson puis le hautbois figurent le prince Kalender, dont les multiples péripéties sont scandées avec entrain par l’orchestre : où le héros devenu borgne termine ses aventures déguisé en derviche kalender, c’est-à-dire en moine mendiant et errant. En guise de Scherzo, le troisième mouvement se présente comme le dialogue d’un jeune prince, exprimé avec galanterie par les violons, et d’une « jeune princesse portée sur un palanquin », énoncée par la clarinette et à la caisse claire sur un pas de danse. Le dernier mouvement voit le sultan manifester de nouvelles menaces à l’égard de Shéhérazade qui implore sa patience. Les percussions entraînent alors l’orchestre qui s’anime dans un Bagdad en fête. Après le récit du naufrage d’un bateau pris dans une tempête, le violon se fait une dernière fois entendre pour conclure ce périple fantastique.

> Jérôme Gac

photo : Tugan Sokhiev © Marco Borggreve

  • Samedi 9 novembre, 18h00, à la Halle aux Grains, place Dupuy, Toulouse, 05 61 63 13 13