> Collection insolite

Tête de mort et diable barbu : « Même pas peur! »

La collection insolite de la baronne Henri de Rothschild est exposée à l’Hôtel d’Assézat, et les œuvres de la Fondation Bemberg sont confrontées à des vanités classiques et modernes.

Connue en son temps pour son courageux engagement en tant qu’infirmière durant la Première Guerre mondiale (1), la baronne Henri de Rothschild avait accumulé quelques 180 objets d’une grande variété, tous représentant des têtes de mort. À sa demande, ils ont intégré les collections du Musée des Arts décoratifs en 1926, après sa disparition. Mathilde de Weisweiller épouse le baron Henri de Rothschild en 1895, à Paris. Consacrant une biographie à sa femme, publiée vingt ans après la mort de celle-ci, il n’y fait pas état de cette collection qui, telle que la décrit la baronne dans son testament, « comprend des bibelots, gravures, tableaux, statues, objets d’art de toutes sortes ». Certains de ces objets sont actuellement présentés par la Fondation Bemberg à l’Hôtel d’Assézat. Dans le catalogue de cette exposition, Sophie Motsch, attachée de conservation au Musée des Arts décoratifs, cite la nécrologie de la baronne parue dans Le Cousin Pons, revue des amateurs d’art et des collectionneurs : « La baronne Henri comme on l’appelait couramment prenait plaisir à collectionner de minuscules têtes de mort en toutes matières. Littéralement passionnée par la chasse de ces bibelots, elle avait réuni tout ce que l’art japonais a produit dans le genre le plus étonnant et aussi le Moyen Âge et la Renaissance […]. Tous les types de spécialité lugubre étaient représentés ; depuis les extraordinaires netsukes en bois ou en ivoire jusqu’aux breloques, amulettes, grain de chapelet porte-poison lilliputien en métal précieux ou émail orné de pierreries. Les amis de la baronne connaissaient cette passion, les marchands aussi et il n’était pas de petit crâne remarquable qui ne lui fut signalé ou envoyé. »

L’exposition visible à Toulouse occupe une partie des sous-sols de l’Hôtel d’Assézat dans une scénographie en noir et blanc, simple et élégante, de Hubert Gall qui met discrètement en valeur chacun de ces objets répartis dans trois salles. La première salle est dédiée aux représentations païenne ou religieuse de la mort et de l’au-delà. On peut y admirer un fascinant diable barbu en ivoire, aux pieds fourchus et grandes ailes de chauve-souris, tenant un crâne, ou bien un délicat Enfant Jésus bénissant, ou encore un Éros chevauchant un crâne (photo)… Autour d’un portrait de Mathilde de Rothschild, la deuxième salle est l’évocation d’une époque et de son style, où sont exhibés bijoux, épingles de cravates, pommeaux de cannes, breloques et objets de collections. Une partie de la troisième salle déploie de nombreux netsukes et okimonos, petits objets que les occidentaux s’arrachaient depuis l’ouverture au monde du Japon, en 1853 — le netsuke permet d’attacher des poches remplies d’accessoires à la ceinture du kimono ; l’okimono est un « objet à poser », bibelot décoratif destiné à honorer un invité de marque reçu dans une demeure aristocratique. Cette dernière salle permet d’apprécier également différentes vanités, ces natures mortes ainsi appelées lorsqu’elles sont pourvues de symboles exprimant la précarité de la vie et l’inanité des occupations humaines (sablier rappelant le temps qui passe, fleurs fanées, bougie consumée, livre, tabac, musique, etc.)

En écho à cette exposition conçue avec le Musée des Arts décoratifs, la Fondation Bemberg propose un parcours dans ses collections permanentes pour apprécier une sélection de vanités modernes et classiques. Traversant les salles de cet établissement qui présente depuis 1995 la collection de Georges Bemberg (1916-2001), le visiteur aura la surprise d’apercevoir des pièces de Gerhard Richter, Georges Braque, Annette Messager, Brassaï, Niki de Saint-Phalle, Miquel Barceló, Jean-Michel Alberola ou Robert Mapplethorpe accrochées spécialement pour être confrontées aux œuvres du musée. Ici, il s’agit de prendre la mesure de la présence et de la symbolique du crâne dans l’art depuis la Renaissance jusqu’à nos jours.

> Jérôme Gac

  • Jusqu’au 30 septembre, à la Fondation Bemberg-Hôtel d’Assézat (place d’Assézat, 05 61 12 06 89, fondation-bemberg.fr),

(1) Titulaire de la croix de guerre, Mathilde de Rothschild a reçu les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur

 

photos : Okimono (tête de mort coiffée d’un serpent) et Tête en ivoire, collection baronne H. de Rothschild, MAD Paris © J. G.