> Comme d’habitude

Signée Éric Sanjou, une mise en scène vertigineuse de “Music-hall”, de Jean-Luc Lagarce, est actuellement à l’affiche du festival Off d’Avignon, à l’Espace Alya.

Voilà vingt-cinq ans que la Compagnie Arène Théâtre est installée dans le département du Tarn-et-Garonne, où elle fabrique un théâtre exigeant, montant Racine, Molière, Labiche, Feydeau, Hugo, Shakespeare, Calderón, Kleist, Beckett, Lorca, Novarina, etc. et aujourd’hui “Music-hall”, de Jean-Luc Lagarce, qui a notamment été présenté à Toulouse, avant d’arriver cet été au festival Off d’Avignon. Dans cette pièce créée en 1988, dans la mise en scène de l’auteur avec Hélène Surgère, Jean-Luc Lagarce met à nu le quotidien des artistes au travail : La Fille et les deux Boys racontent les vicissitudes de la vie d’une tournée permanente, sur les routes des campagnes les plus reculées, pour jouer un spectacle musical dans des lieux improbables.

La mise en scène d’Éric Sanjou exhibe l’envers du décor, installant les loges à cour, à jardin et en fond de scène, où chaque artiste change de tenue au cours de la représentation, en fredonnant une chanson de Joséphine Baker, “De temps en temps”. Les Boys à ses côtés, La Fille évolue au centre du plateau, autour d’un tabouret. Avec un détachement vertigineux, ils prennent tour à tour la parole pour dire l’éphémère autant que l’éternel attrait de la lumière, mais aussi les rivalités au sein de cette troupe où les Boys sont interchangeables entre deux histoires d’amour avec La Fille…

C’est une vie de labeur, où les acteurs trimballent sur scène leur silhouette ramollie par les années. Autour de Céline Pique, dans le rôle des Boys, Éric Sanjou et Christophe Champain sont affublés de tenues souvent laides et démodées, aux couleurs grotesques. Ils se montrent parfois presque dénudés, corps pâles de quinquagénaires emballés dans de simples slips blancs. Car comme l’écrit Éric Sanjou : « Il faut avoir roulé sa bosse, pris des coups, déchargé des camions dans le froid, s’être brûlé en été au métal des décors, avoir reçu quelques cailloux jetés par quelques enfants de la campagne, avoir mené vingt cinq ans la troupe, “nous les héros, être épuisés ou juste mélancoliques, abandonnés et un peu ivres” pour ne pas être à la surface, anecdotique. Pour monter ce texte de l’intérieur ».

L’humour s’incruste de manière diffuse dans la mise en scène de ces postures lascives, et dans la direction d’acteurs étourdissante de précision. Jamais dans l’excès, le jeu se maintient sur un fil, entre rire et pathétique, toujours au diapason du texte qui alterne formules cocasses et situations sinistres. Une étrange poésie jaillit de cet équilibre précaire, “De temps en temps”, en apesanteur…

> Jérôme Gac

“Music-hall” © Romane Rivière

  • Du 5 au 28 juillet, 14h30, à l’Espace Alya (31 bis, rue Guillaume-Puy, Avignon, 04 90 27 38 23)