> Comment se débarrasser d’un chef d’orchestre ?

Après la démission de Tugan Sokhiev de ses postes de directeur musical à Moscou et à Toulouse, le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc s’est expliqué dans la presse à propos de son courrier adressé au chef d’orchestre lui demandant de s’exprimer sur la guerre en Ukraine.

Dans l’après-midi du dimanche 6 mars, Tugan Sokhiev annonçait sur son compte Facebook sa démission, avec effet immédiat, de la direction musicale de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse et du Théâtre Bolchoï à Moscou, postes qu’il occupait depuis 2008 en France et depuis 2014 en Russie. Une annonce qui fait suite au courrier qui lui avait été adressé par Jean-Luc Moudenc quatre jours plus tôt, dans lequel le Maire de Toulouse et président de la Métropole, prétextant le jumelage de la Ville rose avec Kiev, lui demandait «de s’exprimer auprès des Toulousains sur la situation actuelle» en Ukraine.

Dans sa réponse à Jean-Luc Moudenc, le chef ossète se présente en musicien: «(…) Nous, musiciens, sommes là pour rappeler à travers la musique de Chostakovitch les horreurs de la guerre. Nous les musiciens sommes les ambassadeurs de la paix». Tugan Sokhiev, qui avait dirigé son premier concert toulousain en 2003, écrit : «Tout d’abord, j’ai besoin de dire la chose la plus importante: je n’ai jamais soutenu et je serai toujours contre tout conflit sous quelque forme que ce soit. (…) Nous les musiciens disons les choses avec de la musique, nous exprimons des émotions avec de la musique. Nous, musiciens, avons la chance de pouvoir parler cette langue internationale qui peut parfois exprimer plus que tous les mots connus de la civilisation. Je suis toujours très fier d’être un chef d’orchestre originaire d’un pays culturel aussi riche que la Russie et je suis aussi très fier de faire partie de la riche vie musicale française depuis 2003. Voilà ce que fait la musique. Elle relie des personnes et des artistes de différents continents et cultures, elle guérit les âmes et donne espoir d’une existence pacifique sur cette planète. (…) Tant à Toulouse qu’au Théâtre Bolchoï, j’invitais régulièrement des chanteurs et chefs d’orchestre ukrainiens. Nous n’avons jamais pensé à nos nationalités. Nous aimions faire de la musique ensemble. Et ça reste toujours le cas. C’est pourquoi j’ai créé le festival franco-russe à Toulouse, pour montrer à tout le monde que les Français et la Russie sont connectés historiquement, culturellement, spirituellement et musicalement, et que je suis fier de cette connexion entre nos deux grands pays. (…) Je crois que ce festival peut faire davantage en construisant des ponts que des paroles politiques (…).»

Initialement dédié à la musique, le festival les Franco-russes avait pour ambition de mettre à profit les partenariats avec le Théâtre Garonne –  qui programmait des concerts de musique de chambre – et la Cinémathèque de Toulouse – qui proposait des ciné-concerts – pour devenir une manifestation pluridisciplinaire ouverte sur d’autres champs artistiques, comme le cinéma et le théâtre. Mais la Métropole avait décidé au printemps dernier de mettre un terme au partenariat de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse avec les Franco-russes, ce qui a eu pour conséquence l’annulation pure et simple du festival en 2022. Dans un entretien paru dans La Dépêche du Midi le 8 mars dernier, Jean-Moudenc signale à ce sujet «une situation impliquant quatre entités aux liens juridiques non conformes : l’Orchestre du Capitole, l’association des Franco-russes, un cadre de l’Orchestre qui a pris sa retraite depuis et une autre association culturelle toulousaine. Nous avons mis fin à cette situation et à la participation toulousaine aux Franco-russes en attendant la définition d’un nouveau projet sur ce thème.»

L’association culturelle toulousaine mentionnée par Jean-Luc Moudenc est les Grands Interprètes, structure qui a accueilli plusieurs concerts de l’Orchestre du Théâtre Bolchoï à la Halle aux Grains. Le cadre de l’ONCT évoqué par le maire est Thierry d’Argoubet, délégué général de la phalange toulousaine qui avait notamment en charge la programmation artistique de la saison de l’Orchestre aux côtés de Tugan Sokhiev, avec la réussite que l’on connait. Six mois avant la fin du contrat du chef d’orchestre à Toulouse, Thierry d’Argoubet a pris sa retraite le 31 décembre dernier, mais contre son grè puisque la collectivité ne lui a pas accordé la possibilité de poursuivre son activité.

Le départ de Tugan Sokhiev était en réalité prévu par la Métropole depuis 2019, date du premier concert du maestro à la tête de l’Orchestre de Paris. La formation parisienne était alors en quête d’un chef après le départ de son directeur musical Daniel Harding. Les rapports entre Moudenc et Sokhiev, qui semblaient stagner au beau fixe depuis la nomination du second à la direction musicale de l’ONCT par le premier en 2008, commencent à se dégrader sérieusement dans un contexte de baisse des subventions accordées aux structures culturelles – d’autant plus que le chef est devenu le directeur musical du Théâtre Bolchoï, l’une des plus prestigieuses maisons d’opéras de la planète. Alors que le projet d’auditorium souhaité par le chef ne dépasse pas le stade des études de faisabilité, le festival des Musicales franco-russes est soutenu du bout des lèvres par Moudenc. On connaît la suite…

Les concerts de Sokhiev avec la phalange parisienne offrent au premier magistrat de la ville une occasion de précipiter le départ de Sokhiev dont le contrat s’achève en 2020. Celui-ci est reconduit d’une année en raison du contexte sanitaire, puis par la suite d’une année supplémentaire seulement, c’est-à-dire jusqu’à l’été 2022. Alors que l’Orchestre n’a pas interrompu sa saison malgré la fermeture au public des salles de spectacle – durant l’automne 2020 et l’hiver 2021, les concerts filmés étaient retransmis en ligne –, Sokhiev confiait dans une vidéo postée sur la chaîne Youtube de l’ONCT: «Je suis très fier du travail réalisé avec les musiciens. Aujourd’hui, même après seize ans de travail avec cette magnifique famille de musiciens, je voudrais continuer à vivre cette émotion parce qu’il y a à Toulouse quelque chose de spécial: il y a ce climat et cette énergie avec le public et les musiciens qui attirent beaucoup de talents. Je ne vois pas comment je pourrais en finir avec Toulouse aussi vite comme ça. Aujourd’hui, nous avons beaucoup obtenu en terme d’image et de rayonnement, d’enregistrements, de répertoire, et nous cherchons avec les musiciens de nouvelles ambitions. Je suis là, et j’aimerais m’engager dans une deuxième phase de développement.»

Absent à la dernière présentation de saison de l’ONCT, Jean-Luc Moudenc ne s’affiche plus lors des concerts dirigés par Tugan Sokhiev, mais assiste parfois à ceux dirigés par les jeunes chefs qui se succèdent à la Halle aux Grains depuis deux ans. De leurs côtés, les musiciens toulousains ont du mal à interrompre leur collaboration avec leur directeur musical. Dans un communiqué rendu public le 8 mars, l’ONCT, annonce l’annulation du concert que devait diriger Tugan Sokhiev à Toulouse le 18 mars, concert dont le  programme comprenait la Septième symphonie de Chostakovitch, intitulée « Léningrad »: créée pendant le blocus de Léningrad en 1941, elle symbolise le sacrifice et l’abnégation d’une nation entière et devint aussitôt un symbole de résistance à la tyrannie nazie. Le chef devrait être remplacé pour le concert suivant, prévu le 25 mars.

Les membres de l’Orchestre écrivent dans leur communiqué: «Aujourd’hui, même si nous savions que l’incroyable chemin parcouru avec Tugan Sokhiev allait se terminer prochainement, nous sommes profondément attristés que le contexte géopolitique nous prive des projets que nous avions encore à partager ensemble». Avant de devenir directeur musical, le chef avait été nommé par Jean-Luc Moudenc, en 2005, Chef invité Principal et Conseiller musical de l’ONCT. Le communiqué de l’Orchestre indique: «Après 17 années partagées avec l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, nous accueillons ce choix avec un grand respect et une infinie tristesse. (…) Nous pensons, comme Tugan Sokhiev, que les musiciens doivent être des ambassadeurs de la paix. La musique n’a pas de frontière, elle n’interroge pas la nationalité des interprètes ni celle des compositeurs, l’Art est universel et les artistes sont à son service. Nous œuvrons chaque jour dans notre travail pour une Europe de la culture et de la paix».

Interrogé le 8 mars par La Dépêche du Midi, le violoniste Yves Sapir, représentant Snam-CGT de l’Orchestre du Capitole, déclare: «Nous sommes totalement dans l’empathie et la solidarité avec les Ukrainiens et la grande majorité des artistes russes pris en otage par ces événements. Pour autant, nous avons vécu la démission de Tugan Sokhiev comme un choc considérable. Nous l’avons apprise par les réseaux sociaux, ce qui atteste, selon moi, de la solitude terrible dans laquelle il se trouve. Nous avons vécu une aventure artistique et humaine exceptionnelle avec Tugan Sokhiev. Nous étions dans une relation extrêmement forte. Le courrier de Jean-Luc Moudenc lui demandant de s’exprimer (ce que nous, musiciens, n’avons jamais demandé) l’a placé devant un choix impossible. S’il ne disait rien, il devenait, pour certains, complice de Poutine. S’il parlait, il était, chez lui, l’ennemi d’un régime de plus en plus dictatorial. Avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer. Plutôt que d’avoir à céder à cette injonction, Tugan Sokhiev a préféré se mutiler».

Interrogé le même jour par La Dépêche du Midi, Thierry d’Argoubet confesse: «La décision de Tugan Sokhiev l’honore. Il le dit clairement dans le message accompagnant sa démission: la lettre de Jean-Luc Moudenc lui demandant de s’exprimer sur la guerre en Ukraine l’a mis dans une situation impossible à tenir. Le Bolchoï étant un symbole très fort du pouvoir russe, il s’est senti condamné à en démissionner. Sa décision est très sage mais c’est un crève-cœur. Et un risque aussi dans la Russie d’aujourd’hui. Je suis très inquiet pour lui». Ancien directeur général de la Philharmonie de Paris, Laurent Bayle a chaque année accueilli l’Orchestre du Capitole avec Tugan Sokhiev dans la prestigieuse salle. Il assure dans les mêmes colonnes: «C’est un homme qui a toujours vécu pour son art, pour la musique ; un homme de paix. Je sais combien cette situation est terrible pour lui. Sa décision est porteuse d’une vision ; elle est lumineuse, noble ; elle est très courageuse.»

Jean-Luc Moudenc avait-il conscience que sa lettre adressée à Tugan Sokhiev provoquerait la démission d’un chef d’orchestre dont il jugeait les projets désormais trop ambitieux pour Toulouse ? Dans La Dépêche du Midi, ses explications sont basées sur l’hypothèse que le chef serait resté muet: «Une polémique se serait développée et cela aurait été pire. (…) Je ne l’ai forcé à rien, mais dans la situation actuelle, il aurait été impensable de demeurer aux abonnés absents. Cela relève de ma responsabilité. Et je rappelle que jusqu’à sa démission, le statut de Tugan Sokhiev était celui d’agent contractuel de la collectivité

Dans un entretien accordé à l’AFP le 3 mars dernier, Olivier Mantei s’explique à propos de la présence des artistes russes dans la programmation de la Philharmonie de Paris, dont il assure la direction générale: «Nous agissons en soutien au peuple ukrainien et en concertation avec l’État, la Philharmonie de Paris étant un établissement public. En revanche, nous ne demanderons pas à un artiste de prendre officiellement position contre le gouvernement russe avant de l’inviter, au risque de le mettre dans une situation délicate, voire périlleuse».

À Toulouse, la polémique s’est installée sur le terrain politique, en particulier au sein des assemblées municipales et métropolitaines, et La Dépêche du Midi constate que la délibération pour la nomination de Tugan Sokhiev en tant que «chef émérite» a été retirée de l’ordre du jour du conseil métropolitain du 24 mars…

Jérôme Gac
T. Sokhiev © Marco Borggreve