> Contes et chants

Thomas Guggeis est de retour à la Halle aux Grains pour diriger l’Orchestre national du Capitole de Toulouse dans l’interprétation de “Ma mère l’Oye” de Ravel et du “Chant de la Terre” de Mahler.

Jeune chef allemand qui fut l’assistant de Daniel Barenboim au Staatsoper de Berlin, Thomas Guggeis (photo) est pour la troisième fois invité à la tête de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. Pour le premier des deux programmes qu’il doit diriger cette saison à la Halle aux Grains, Thomas Guggeis associe “Ma mère l’Oye” de Ravel et “Le Chant de la Terre” de Mahler, deux œuvres composées durant les mêmes années.

La première version de “Ma mère l’Oye” est une suite de cinq pièces écrites en 1908 pour le piano et destinée aux enfants des amis de Maurice Ravel, les Godebski. Le compositeur s’est inspiré des contes de fées de Charles Perrault, “Les Contes de ma mère l’Oye” — recueil paru en 1697 sous le titre “Histoires ou contes du temps passé, avec des moralités” — ainsi que de contes de la comtesse d’Aulnoy et de Madame Leprince de Beaumont. L’œuvre est créée en 1910 à la salle Gaveau, à Paris, par les deux enfants âgés de 6 et 10 ans. Il signe l’année suivante l’orchestration de cette suite qui est créée en 1912 aux Prom’s, à Londres. Cette nouvelle version servira ensuite pour la conception de la musique d’un ballet créé en 1912, sur un argument de Ravel lui-même.

À propos de ce ballet, qui est au programme du concert de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, Ravel raconte : « Le dessein d’évoquer dans ces pièces la poésie de l’enfance m’a naturellement conduit à simplifier ma manière et à dépouiller mon écriture. J’ai tiré de cet ouvrage un ballet qui fut monté par le théâtre des Arts ». Le ballet “Ma mère l’Oye” est constitué de cinq tableaux (“La Danse du rouet”, “La Pavane de la belle au bois dormant”, “Entretiens de la Belle et de la Bête”, “Petit Poucet”, “Laideronnette, impératrice des pagodes”), auxquels s’ajoutent le “Prélude”, quatre interludes et une apothéose (“Le Jardin féerique”) qui achève l’œuvre.

L’atmosphère du “Prélude”, à la fois magique, féerique, énigmatique voire inquiétante, est toute ravélienne. Comme souvent dans les pièces d’ouverture, cette pièce présente une esquisse, véritable kaléidoscope des différents motifs de l’ensemble de l’œuvre. On y entend successivement des quintes juxtaposées au dessous desquelles retentit une fanfare miniature aux cuivres, puis le thème de la pavane, vient ensuite le thème du Petit Poucet, et enfin, dans le grave, le grognement de la Bête.

“La Danse du rouet” est le récit de la princesse Florine qui tombe inanimée après s’être piquée au rouet d’une vielle femme. Le bourdonnement infatigable du rouet, les amusements, sauts de la princesse puis sa chute après s’être piquée, sont exprimés par l’orchestre, avant que des sonorités sourdes et sombres évoquent les dames d’honneurs qui se livrent à la toilette funèbre.

Dans “La Pavane de la belle au bois dormant”, la vieille femme se transforme et devient la fée Bénigne qui berce de contes le sommeil de la princesse. L’orchestration de Ravel est là encore d’une grande subtilité et tout concourt à créer une atmosphère onirique: délicatesse de la mélodie à la flûte, cors jouant en sourdine, pizzicati des cordes, harpe, scintillement des violons dans l’aigu au moment de la reprise du thème. Vladimir Jankélévitch parle de « lointaines sonorités de légendes ».

Les “Entretiens de la Belle et de la Bête” est un dialogue amoureux : la Belle prend la voix enchanteresse de la clarinette et la sensualité d’une valse ; la Bête est évoquée par les sonorités rugueuses et mugissantes du contrebasson. Leur jeu de séduction et d’attraction/répulsion est interrompu par un coup de baguette magique, lorsque le glissando de la harpe métamorphose la bête en prince charmant. Le temps semble alors s’arrêter et la mélodie se pâme dans l’aigu avec ses triolets chromatiques.

Avec “Petit Poucet”, le dessin sinueux des tierces jouées aux violons semble évoquer l’enfant égaré qui cherche son chemin au cœur de la forêt. Le thème, d’abord entendu au hautbois puis repris par le cor anglais, a lui-même de la peine à se déployer. La forêt est inquiétante avec ses oiseaux lançant des appels criards : glissandos et trilles des violons, imitation par la flûte du cri du coucou…

“Laideronnette, impératrice des pagodes” fait entendre la miraculeuse orchestration de Ravel dans le jeu raffiné du gamelan, véritable réplique musicale de ces jardins japonais miniature. Petite flûte, harpe, célesta, cymbale s’en donnent à cœur joie dans une verve effervescente et jubilatoire. Laideronnette « a vraiment l’air chinoâ », écrit Vladimir Jankélévitch! Enfin, “Le Jardin féerique” aux mille lumières scintille par les ruissellements de ses glissandos.

Thomas Guggeis dirigera ensuite “Le Chant de la Terre”, « symphonie pour ténor, alto et grand orchestre » de Gustav Mahler, interprétée par Tanja Ariane Baumgartner et Attilio Glaser. Converti au catholicisme afin d’accéder à la direction de l’Opéra de Vienne, Mahler traverse une période éprouvante en 1907, quelques mois après l’achèvement de la Huitième Symphonie : sa fille décède à l’âge de 4 ans et on lui découvre une maladie de cœur qui le contraint à démissionner de son poste à Vienne. Un ami lui offre alors un recueil de poèmes chinois de différents auteurs, traduits en allemand par Hans Bethge.

L’année suivante, au cours d’un séjour dans le Tyrol, Mahler sélectionne sept textes conformes à son état d’esprit de l’époque pour former “Le Chant de la Terre” (Das Lied von der Erde), un ensemble cohérent qui constitue plus que son testament, un véritable aboutissement dans la fusion du lied et de la symphonie. Sorte de requiem profane, l’ouvrage évoque le bref passage de l’Homme sur terre et son devoir de prendre soin de notre planète. Tout le génie mahlérien est ici condensé : le sens du tragique, l’ironie et le grand détachement philosophique d’un homme frappé par le destin.

« Il se découvre un troisième et nouveau style, dépouillé et ouvert sur des silences qui signifient clairement un adieu au monde », écrit Isabelle Werck, qui a signé une biographie du compositeur. En septembre 1908, Mahler écrit à son disciple Bruno Walter : « J’ai travaillé avec beaucoup de zèle. Moi-même je suis incapable de dire quel titre aura l’ensemble. De beaux moments m’ont été accordés et je crois n’avoir jamais rien fait de plus personnel ». Le compositeur conservera cette partition inachevée pendant deux ans, avant de la confier à son disciple. Six mois après la mort de Mahler, Bruno Walter la dirigera à sa place, en novembre 1911, au cours d’un concert à Munich dédié à sa mémoire. Alors que les symphonies du musicien furent oubliées dans les années qui suivirent, “Le Chant de la Terre” connut un succès aussi durable que considérable.

“Le Chant de la Terre” est découpé en six parties :

– 1. “Das Trinklied vom Jammer der Erde” (Chanson à boire de la douleur de la terre), poème de Li Bai,

– 2. “Der Einsame im Herbst” (Le Solitaire en automne), poème de Qian Qi,

– 3. “Von der Jugend” (De la jeunesse), poème de Li Bai,

– 4. “Von der Schönheit” (De la beauté), poème de Li Bai,

– 5. “Der Trunkene im Frühling” (L’Ivrogne au printemps), poème de Li Bai,

– 6. “Der Abschied” (L’Adieu), poèmes de Meng Haoran et Wang Wei.

> Jérôme Gac


photo : Thomas Guggeis © D. R.
  • “Ma mère l’Oye” de Ravel, “Le Chant de la Terre” de Mahler par T. A. Baumgartner (mezzo-soprano) et A. Glaser (ténor), sous la direction de T. Guggeis, samedi 6 novembre, 20h00, à la Halle aux Grains,
place Dupuy, Toulouse. Tél. 05 61 63 13 13 (concert diffusé sur Radio Classique le dimanche 21 novembre à 21h00)