> Contrastes mahlériens

L’Orchestre national du Capitole de Toulouse interprète à la Halle aux Grains la Première Symphonie “Titan” de Mahler, sous la direction de Robert Trevino.

À Toulouse, le chef américain Robert Trevino (photo) dirigera à la Halle aux Grains la Première Symphonie, “Titan”, de Gustav Mahler. Lors de ce concert donné dans le cadre du cycle Happy Hour de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, on entendra également “Blumine” qui sera joué à l’issue du premier mouvement. Composée en 1888, la partition ne put être créée ni à Leipzig, ni à Vienne, ni même à Munich ou à Dresde, malgré les efforts de Mahler. C’est à Budapest, où il venait d’être nommé directeur de l’Opéra royal, qu’il dirigea à la fin de l’année suivante la première audition de sa symphonie, ou plutôt son « poème symphonique » en cinq mouvements, car c’est ainsi que l’œuvre fut présentée au public.

Mal accueillie, la partition fut révisée en 1893 par Mahler qui ajouta le titre “Titan”, probablement inspiré d’un roman de Jean-Paul Richter qui retrace la vie d’un héros qui se sert de sa force intérieure face à un monde hostile. Il retoucha considérablement l’orchestration, avec de nombreuses révisions et de nouvelles sections, et joignit un programme détaillé — programme qu’il retira finalement très vite, l’estimant superfétatoire. Cette version fut créée à Hambourg en 1893, avant l’apport de nouvelles corrections pour la première à Weimar, au printemps 1894.

La Symphonie n°1 qui fut jouée à Berlin deux ans plus tard comprenait seulement quatre mouvements, le deuxième intitulé “Blumine” (fleurettes) ayant été retiré. De nouveau mal perçue, la partition est légèrement réorchestrée en 1903 pour une édition définitive en 1906. Page héroïque à l’orchestration mobilisant un effectif de près d’une centaine de musiciens, cette symphonie est ponctuée d’appels de cuivres, de grands élans collectifs, et de clins d’œil comme la chanson “Frère Jacques” entendue la première fois à la contrebasse au début du troisième mouvement.

Le premier mouvement est noté « Langsam. Schleppend. Wie ein Naturlaut – Im Anfang sehr gemächlich » (Lent, comme un bruit de la nature – au début très tranquille). Il débute par une longue introduction, la musique prenant forme à partir du néant comme la nature s’éveille le matin après les ombres de la nuit pour glisser dans l’atmosphère d’une aube, d’un réveil de printemps, de la jeunesse de l’homme. Les violons qui tiennent une seule note très aiguë forment un tapis sonore qui nous amène d’emblée dans une ambiance mystérieuse et presque inquiétante. Après cette introduction en mineur, le thème joyeux en majeur fait son apparition, joué par les violoncelles, puis repris plusieurs fois par plusieurs instruments et sous diverses formes. Ce thème principal, tiré du Lied de Mahler “Ging heut’ Morgen über’s Feld”, donne le ton à l’ensemble du mouvement, empreint d’une attitude joyeuse, heureuse, optimiste face aux beautés du monde et de la nature.

Noté « Kräftig bewegt, doch nicht zu schnell – Trio. Recht gemächlich » (Énergique et animé mais pas trop rapide – Trio. Assez tranquille), le deuxième mouvement est un scherzo vif et gai, inspiré d’un Ländler — danse populaire autrichienne ou allemande à trois temps, souvent dansée et très proche de la valse. La première partie du mouvement reflète une ambiance de fête paysanne, très joyeuse, comme Mahler en voyait dans sa jeunesse. Le thème principal vient se poser sur le rythme de danse rustique joué par les contrebasses et les violoncelles. Puis, après quelques notes jouées par le cor solo, la section centrale opère un changement radical d’ambiance : malgré un tempo plus lent et une atmosphère très douce, Mahler conserve un rythme dansant pour entraîner l’auditeur dans les salons viennois où la valse connaissait un grand succès. Accompagnant la douce mélodie des violons et du hautbois, les trois temps donnés par les pizzicati des cordes graves provoquent alors une impression de grande légèreté.

Noté « Feierlich und gemessen, ohne zu schleppen » (Solennel et mesuré, sans traîner), le troisième mouvement est connu pour sa fameuse reprise en mineur du canon “Frère Jacques”, qui se déploie lentement en une sorte de cortège funèbre sur le battement de balancier lourd et sombre des timbales. La mélodie s’amplifie et se répand à tout l’orchestre. Essentiel à la compréhension de l’œuvre de Mahler, ce mouvement alterne passages sombres (notamment la marche funèbre sur le thème de “Frère Jacques”), ironiques (reprise de manière moqueuse du canon “Frère Jacques” par le hautbois), joyeux (mélodie juive) et touchants.

Dans le dernier mouvement, « Stürmisch bewegt » (Très tempétueux), Mahler brille par son art des contrastes, avec un début tonitruant précédant des passages apaisés. Des thèmes du premier mouvement réapparaissent à la fin du quatrième, contribuant ainsi à l’unité de l’œuvre. Après un ultime sommet dramatique, la symphonie se referme enfin de manière triomphale.

Gustav Mahler écrivit un jour à son disciple Bruno Walter, à propos de sa Première symphonie : « J’ai été vraiment content de mon essai de jeunesse. Quand je dirige ces ouvrages, ce qui m’arrive est étrange. Une sensation de douleur, de brûlure se cristallise en moi : quel est donc ce monde qui, par le biais de l’art, projette de tels sons et de telles formes! La marche funèbre et l’orage qui éclate aussitôt après m’ont fait l’effet de sauvages accusations lancées à la face du Créateur. Et, dans chacune de mes nouvelles œuvres, j’entends encore cet appel : Que tu n’es pas leur père, mais leur Tsar! Cela en tout cas, lorsque je dirige. Ensuite, tout s’efface, sinon je ne pourrais pas continuer à vivre ».

> Jérôme Gac

photo © D. R.
  • Symphonie n°1 “Titan” et “Blumine” de Mahler, sous la direction de R. Trevino,
samedi 27 novembre, 18h00, à la Halle aux Grains, place Dupuy, Toulouse. Tél. 05 61 63 13 13