> Épisodes de la vie de Mozart, Berlioz et Ravel

La saison des Grands Interprètes accueille à Toulouse l’Orchestre de l’Opéra de Paris, avec son nouveau directeur musical Gustavo Dudamel, pour un programme réunissant deux œuvres de musique française associées à la Symphonie “Paris” de Mozart.

La saison des Grands Interprètes se poursuit à Toulouse avec le retour de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, en compagnie cette fois de Gustavo Dudamel, son nouveau directeur musical. Également directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles depuis 2009, le chef vénézuélien s’est lui aussi déjà produit à la Halle aux Grains, à la tête de l’Orchestre symphonique des jeunes du Venezuela Simón Bolívar. Pour ce programme déjà interprété à la Philharmonie de Paris, Gustavo Dudamel a réuni deux œuvres de musique française associées à la Symphonie “Paris” de Mozart.

La soirée débutera par “Alborada del gracioso”, page de Maurice Ravel qui reflète une vision éclatante de l’Espagne. Le compositeur acheva “Miroirs”, recueil de pièces pour piano en 1905, dédiant chacune d’elles à l’un des « Apaches », comme s’étaient baptisés le compositeur et son cercle d’amis, marquant ainsi leur position iconoclaste par rapport aux traditions artistiques établies. Selon son auteur, « les “Miroirs” forment un recueil de pièces pour le piano qui marquent dans mon évolution harmonique un changement assez considérable pour avoir décontenancé les musiciens les plus accoutumés jusqu’alors à ma manière […] ».

La quatrième pièce, “Alborada del gracioso” (Aubade du bouffon), est dédiée à Michel-Dimitri Calvocoressi, critique et musicologue d’origine grecque né et élevé en France. Son titre fait référence à un personnage typique du théâtre espagnol, le gracioso, un domestique ou écuyer qui commente souvent de manière satyrique les faits et gestes de ses maîtres. L’aubade est un chant espagnol joué à l’aube pour honorer une jeune femme le jour de son mariage. Ici, la situation satirique est celle d’un homme d’âge mur cherchant à séduire une demoiselle qui repousse ses avances. En lui chantant une sérénade grotesque, il se couvre de ridicule.

En 1918, Ravel orchestra le morceau pour Serge de Diaghilev, qui l’utilisa dans son ballet espagnol “Les Jardins d’Aranjuez”, avec d’autres partitions comme la “Pavane” de Gabriel Fauré, et l’orchestration tirée par Ravel du “Menuet pompeux” d’Emmanuel Chabrier. Le ballet, donné à San Sebastian et lors de la saison 1919 des Ballets russes à Londres, était chorégraphié par Léonide Massine, et sa trame s’inspirait du tableau “Les Ménines” (qui est aussi le titre original du ballet) de Velázquez. Les décors et les costumes étaient signés José-Maria Sert. Sublimée par l’orchestration, la pièce pour piano originale est transformée avec une utilisation enjouée et caractéristique des percussions dans la danse, et des suggestions plus sombres dans le récitatif central du basson. D’une grande virtuosité, l’œuvre est empreinte d’un fort caractère espagnol, notamment dans son introduction staccato évoquant le pincement de la guitare et dans son rythme soutenu.

Le concert se poursuivra avec la Symphonie n° 31 de Wolfgang Amadeus Mozart, partition écrite en 1778, lors du troisième séjour à Paris du jeune compositeur. Alors âgé de 22 ans, Mozart était en quête de nouveaux horizons professionnels après son départ mouvementé de Salzbourg. Commande du Concert spirituel qui disposait d’un effectif instrumental important, cette symphonie en ré majeur et en trois mouvements (« Allegro assai », « Andantino », « Allegro ») est la première dans laquelle le compositeur intègre les clarinettes.

Sa forme et son éclat étaient spécifiquement destinés à plaire au public parisien que le musicien n’épargne guère dans une lettre adressée à son père Léopold : « J’espère que même ces idiots y trouveront quelque chose qui leur plaira ». Pour ouvrir sa Symphonie “Paris”, il choisit ainsi de souligner avec un effet extrêmement dramatique le premier coup d’archet selon le goût français de l’époque. La première exécution reçut un accueil si chaleureux que le Concert Spirituel reprit cette œuvre régulièrement durant les deux années suivantes, avec un mouvement lent modifié par Mozart — l’« Andante » remplaçant l’« Andantino ».

La soirée s’achèvera avec la “Symphonie fantastique” d’Hector Berlioz, « symphonie à programme » offerte à une comédienne irlandaise que le compositeur découvrit en Ophélie dans “Hamlet”. Alors qu’elle refuse l’amour qu’il lui porte, il écrit cet « épisode de la vie d’un artiste » où il exprime l’obsession de cette passion dévorante qui le laisse désemparé. Cette obsession prend la forme d’un thème cyclique, une mélodie insistante et flottante présente dans les cinq mouvements et désignée comme «l’idée fixe». Toute la musique se déploie au service de l’expression des sentiments, balayant ainsi les conventions d’écriture de l’époque déjà malmenées par Beethoven.

Au fil des cinq mouvements (“Rêveries – Passions”, “Un bal”, “Scène aux champs”, “Marche au supplice”, “Songe d’une nuit de sabbat”), le traitement expressif de l’orchestre est alors sans précédent : la musique exprime alternativement la beauté (au début), l’élégance (de la scène de bal), le bucolique (les champs), l’obscurité (l’échafaud), le démoniaque (le sabbat). C’est ainsi que par son découpage en cinq scènes à programme, par son instrumentation colorée, par le lyrisme musical exprimé, la “Symphonie fantastique” reprend à son compte les codes de l’opéra — Berlioz parlant lui-même de « drame instrumental ». Créée en 1830, ce paysage sonore inouï, jusque-là inédit en France, devint l’emblème de l’avant garde musicale. Ouvrant le champ au romantisme musical, fortement influencée par la musique de Ludwig van Beethoven, la “Symphonie fantastique” recevra l’admiration de Robert Schumann.

> Jérôme Gac

photo : G. Dudamel © Elisa Haberer / Opéra de Paris
  • Orchestre de l’Opéra national de Paris, vendredi 19 novembre, 20h00, à la Halle aux Grains,
place Dupuy, Toulouse, 05 61 21 09 00