> Être ou ne pas être fidèle

“Così fan tutte”, de Mozart, est à l’affiche du Théâtre du Capitole dans une mise en scène d’Ivan Alexandre, avec Anne-Catherine Gillet et Mathias Vidal, sous la direction de Speranza Scappucci.

La première de “Così fan tutte” eut lieu le 26 janvier 1790, au Burgtheater, à Vienne. Commande de l’Empereur d’Autriche Joseph II, l’œuvre fut écrite par Wolfgang Amadeus Mozart et le librettiste Lorenzo Da Ponte pour le théâtre de la cour, à la suite du succès des “Noces de Figaro”. Après cinq représentations, la mort de l’Empereur interrompit la série. Il y eut quelques reprises l’année suivante, puis l’œuvre tomba dans l’oubli jusqu’en 1819. “Così fan tutte” est une œuvre originale, contrairement aux ouvrages précédents de la trilogie écrite par Mozart et Da Ponte, “Les Noces de Figaro” (1786) et “Don Giovanni” (1787), qui sont des adaptations des pièces de Beaumarchais et de Molière.

Malgré ce caractère original, la trame de “Così fan tutte” a toutefois déjà été largement exploitée par le théâtre et la littérature. L’histoire se déroule en une journée, à Naples, où deux militaires, Ferrando et Guglielmo, sûrs de l’amour de leurs fiancées Dorabella et sa sœur Fiordiligi, se lancent avec leur ami poète et philosophe Don Alfonso dans une querelle sur la constance des femmes. Don Alfonso fait alors le pari que les deux hommes seront trompés avant le soir par leurs fiancées. L’intrigue reprend un fait divers qui a longtemps fait chuchoter la mondanité viennoise: à Trieste, deux officiers auraient échangé leurs femmes… Ni victimes, ni gagnants, Da Ponte offre ici une fin heureuse aux amants.

“Così fan tutte” s’inscrit dans le genre du dramma giocoso (parfois qualifiée d’opera buffa), au même titre que “La Finta giardiniera” (1775) et “Don Giovanni”, précédents ouvrages du musicien. Le dramma giocoso (« drame joyeux ») reprend les codes comiques de l’opera buffa tout en y incorporant des éléments d’opera seria, souvent autour de situations plus pathétiques ou de personnages plus sérieux. Tiraillé entre opera seria et opera buffa, il se construit en deux actes autour d’une intrigue à laquelle viennent se mêler passion et sentiments et qui s’achève sur un ton joyeux où chacun retrouve sa place.

Dans “Così fan tutte”, le texte donne un caractère ironique à ce dramma giocoso — ce qui est inhabituel dans ce genre d’ouvrage  — et la musique vient décupler cette veine parodique du genre opera seria. Le livret est saupoudré de références propres à l’opera seria, mais elles sont portées en dérision : les déesses (les jeunes femmes sont comparées à « des Pénélope, des Vénus et des Artémis », dans le premier acte), les attraits de la mythologie grecque (elles sont ensuite qualifiées de « pires que la barque de Caron ou la grotte de Vulcain »), la manière tragique de s’étendre sentimentalement. Si les personnages de “Così fan tutte”, de par la tragédie qui les anime, sont comparables à ceux de l’opera seria, ils sont pourtant dévêtus de leur caractère symbolique et fantastique. Ici, l’héroïsme est chanté de manière ironique, surestimé pour une vie simple, dénuée du mythe.

Même si le ton est ici plus léger, Da Ponte, plus libre dans la rédaction de son livret, se place dans la continuité des “Noces de Figaro” et de “Don Giovanni” en conservant le même esprit, celui du siècle des Lumières. Ces ouvrages se rejoignent également dans les sujets abordés : amour, jeu de rôle, bonheur, désillusion, rapport de pouvoir… avec pour chacun une morale à la clé : on retrouve ainsi dans “Così fan tutte” le thème de l’amour juvénile (Cherubino) dans l’expression naïve des sentiments réciproques des amants ; “Don Giovanni” et “Così fan tutte” se rejoignent aussi à travers la psychologie des personnages qui reflète la nature complexe de l’être humain — le premier dans la fièvre violente et un rythme effréné, le second dans une comédie plus légère et pleine d’ironie.

L’ambiance et les personnages diffèrent, mais on retrouve bien dans “Così fan tutte” la patte de la collaboration entre le musicien et le poète sur le plan musical. L’argument reste ténu, ce qui permet à la musique de prendre la place d’un véritable protagoniste. Mozart donne à sa partition le pouvoir d’habiller les sentiments, du comique au drame sérieux qui meurtrit les cœurs. Mais si les paroles ou les masques peuvent tromper, la musique est ici pleine d’honnêteté. Dans les ensembles, le compositeur joue avec les voix qui se rapprochent ou s’opposent, pour donner à entendre l’évolution des sentiments des personnages : on perçoit ainsi les alliances des hommes contre Don Alfonso, ou encore les élans pathétiques de refus définitif de l’amour des femmes.

La production d’Ivan Alexandre, qui ouvre à Toulouse la saison du Théâtre du Capitole, a été conçue avec des décors et des costumes d’Antoine Fontaine pour le théâtre baroque de Drottningholm et l’Opéra royal de Versailles. Ivan Alexandre a placé sa mise en scène sous le signe du jeu, aussi bien le jeu théâtral que le jeu de société. Les amants y font tour à tour le spectacle et le public. Le metteur en scène prévient : « Ce jeu de la représentation est à l’origine du dispositif: un théâtre posé sur la terre ferme, qui est elle-même un théâtre, etc. Quant au jeu de société, nous l’avons matérialisé sous la forme de cartes, qui dévorent peu à peu l’espace. C’était aussi pour moi un moyen d’effacer la frontière entre la scène et la vie comme le font les auteurs dans “Così…”, un opéra qui ne repose ni sur l’horlogerie théâtrale de “Figaro” ni sur le mythe ancestral de “Don Giovanni”, mais sur l’expérience intime, sur la cruauté du désir, sur la chair humaine — au sens large puisque les auteurs ne nous disent rien de leurs créatures, de leur histoire, de leur singularité. Nos cartes opèrent comme un passe-partout. Elles nous permettent de naviguer entre la scène et la vie, de semer la confusion entre le joué et le vécu comme le font Mozart et son poète. »

À propos de sa mise en scène, Ivan Alexandre poursuit : « Il me semblait que tout aurait l’air plus direct, plus libre, en accordant au même diapason ce qu’on voit et ce qu’on entend. En veillant toutefois à ce que décor et habits ne servent pas de caution historique. Qu’ils jouent ici et maintenant. Nous avons donc imaginé un XVIIIe stylisé, presque invisible. On ne lui fait pas réciter le vieux cantique sur “Les ridicules de l’ancien régime”, mais on ne le révère pas à genoux. On l’esquisse, on le chatouille. Puisque nous jouons sur deux niveaux — un tréteau théâtral et un plateau quotidien —, il nous arrive d’enfreindre le code pour nous promener aussi librement dans le temps que dans l’espace. Imposer le moins possible, permettre le plus possible. Là encore, le jeu, le jeu. »

L’Italienne Speranza Scappucci fera ses débuts dans la fosse, à la tête de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. On retrouvera la soprano belge Anne-Catherine Gillet, qui a plusieurs fois chanté sur cette scène et qui abordera pour la première fois le rôle de Fiordiligi. À ses côtés, la mezzo-soprano québécoise Julie Boulianne interprètera le rôle de Dorabella, et la soprano Sandrine Buendia sera Despina. Pour leurs débuts sur la scène du Théâtre du Capitole, le ténor Mathias Vidal endossera le costume de Ferrando, et le baryton Jean-Fernand Setti celui de Don Alfonso. Enfin, le baryton Alexandre Duhamel chantera le rôle de Guglielmo.

> Jérôme Gac

photo © Mats Backer
  • Du 26 septembre au 11 octobre, au Théâtre du Capitole (place du Capitole à Toulouse, 05 61 63 13 13)