> Freaks Party

Dans le cadre du festival “Universcènes”, à la Fabrique de l’Université Jean-Jaurès, Céline Nogueira créé “Stand Up for Bastards!”, d’après plusieurs pièces de Shakespeare. Entretien avec la metteuse en scène de la Compagnie Les Sœurs Fatales.

Quel est cette année votre projet pour le festival “Universcènes”, avec la compagnie Les Sœurs fatales ?

> Céline Nogueira : « Après avoir envisagé différentes pièces, Aurélie Guillain, responsable de cette troupe en anglais, m’a fait une proposition que je ne pouvais refuser : écrire une pièce à partir de figures shakespeariennes. C’est une première véritable commande d’écriture et nous avons beaucoup discuté des pistes possibles pour un format spécifique : une pièce courte en anglais pour une équipe réduite. Le résultat c’est “Stand Up for Bastards!” (Le Banquet des Bâtards) : des personnages shakespeariens revisités en freaks. Je me suis d’abord concentrée sur quelques “vilains”, ces “méchants” Shakespeariens que j’affectionne. C’est Edmund (dans “Le Roi Lear”), ce fils illégitime qui refuse d’être rabaissé à la créature ignoble de bâtard — identité qui lui interdit l’accès aux mêmes privilèges et droits que son demi-frère “légitime” qui m’a inspiré le titre qu’il dit en fin de monologue. Dans mon enquête préliminaire autour de pièces tragiques ou historiques de William Shakespeare, une certaine congruence avec l’actualité m’est apparue : entre d’un côté différents personnages prenant les armes pour récupérer des droits dont ils s’estiment héritiers et, par le sang, tentant de transformer un ordre social ; puis, plus largement, d’autres qui veulent en finir avec une injustice ou une humiliation subie ou ressentie. De Desdemona, la femme battue de Othello, à Caliban, la créature soi-disant barbare et diabolique, à Hamlet ou Richard II étriqués dans une enveloppe corporelle ou existentielle qui les étouffent. Les uns après les autres, ces personnages incompris et impuissants, me sont apparus comme une parade de Freaks, montrés du doigt, taxés de fous ou d’hystériques, d’illégitimes ou de monstres. C’était là le point de départ de cette nouvelle écriture : exposer ces personnages qui se vivent en rebus ignorés ou écartés de la société comme les Freaks d’un cirque. “Stand up for Bastards!” (photo) est conçue comme une pièce hybride, intermédiale, un objet non identifié en work in progress qui fera dialoguer le XVIè siècle shakespearien, avec des œuvres cinématographiques héritières du “Freaks” de Tod Browning dans un assemblage contemporain. Ce patchwork que je mettais en place déjà sur “Pa.tri.ar.chy” — crée au festival “Universcènes” en 2017 — devrait permettre de donner à voir ces personnages comme autant de vignettes de solitude, de tentative d’exister, de fraternités ou sororités. Ces Freaks vont dire, vivre, ressentir leur errance durant quarante minutes — le temps qui précède leur “Freak Show”. Le spectateur les regardera tandis qu’ils se préparent au spectacle dans des moments dramatiques distanciés ou extrêmement vulnérables. Ce sont les Rois et les Riens shakespeariens et ce sont les artistes qui s’exposent dans la réalité d’une misère sociale cruelle qui confine à l’isolement, la peur et la honte et qui, in fine, vivent tous aux crochets de celles et ceux qui les jugent et s’attribuent un droit de vie ou de mort sur eux. Ils nous rappellent que l’existence n’est qu’une ombre errante incarnée par un idiot qui s’agite bruyamment sur la scène et qui ne signifie rien. Un “rien” shakespearien dans lequel les protagonistes sont pris sur le vif d’une quête de sens, de poésie, de retour à un dépouillement… porté par un théâtre où s’engager c’est s’abîmer un peu. Mais à quel prix ? »

Comment avez-vous abordé la direction d’acteurs ?

« Avec la consigne d’une forme plus courte, le cast est très réduit : six interprètes, étudiants et comédiens en formation, participent à devenir ces petits monstres, ces “vilains” shakespeariens ou ces héros aux failles béantes. Même si le temps de travail a été réduit, avec Shakespeare nous ne pouvons faire l’économie d’un travail d’élocution et d’interprétation intensif. Pour moi, jouer c’est changer de corps et de sensibilité, alors jouer en une autre langue c’est encore produire des langues nouvelles. Cette étape de mastication et de maturation est cruciale dans la compréhension du jeu en général. D’où la difficulté cruelle à créer en peu de temps. La transmission, qui passe habituellement par un long training physique, a laissé davantage de place à l’improvisation spontanée, la nécessité d’une efficacité autre, pour laisser éclore cette troupe de Freaks. Chacun est libre de proposer, inventer le petit monde de ces monstres isolés et tenus à l’écart du monde “normal” qui ne veut pas d’eux et qui trouvent en ce cirque et son patron (Jérémy Falconetti) un refuge où leur souffrance s’offre à nous. Bien sûr, il y a aussi la particularité physique du “monstrueux”, mais là je n’en dis pas plus. »

La musique prend une place de plus en plus importante dans les créations que vous réalisez pour le festival “Universcènes” : pour quelles raisons ? Qu’en sera-t-il pour cette création ?

« C’est vrai que la musique guide mon processus de création dès le départ. C’est une vibration qui m’obsède et impactera la rythmique du spectacle tout entier. C’est ventral, viscéral, primal même. Les musiques, je les associe généralement par injonction contradictoire et elles deviennent les fondations de ma dramaturgie. Pour “Stand Up for Bastards!”, même si un morceau m’obsède encore et définit le climat entier de la pièce, c’est différent. C’est que ce projet était peut-être déjà, sans que je le sache, en gestation dans mon ventre depuis plusieurs mois et par un autre biais! En novembre 2018, j’ai élaboré avec la Compagnie Innocentia Inviolata et l’équipe de “Pa.tri.ar.chy” un laboratoire de rencontres et ateliers (le TransLab) sur la représentation des “violences (in)visibles” à la scène et à l’écran. Franck Lubet et Frédéric Thibaut de la Cinémathèque de Toulouse y ont proposé un échange passionnant sur les “Images violentes/Violence des images — De la catharsis au voyeurisme”. Les échanges de préparation ainsi que les échanges du TransLab m’ont beaucoup questionnée et ont fait ressurgir toute l’imagerie angoissante des films héritiers de “Freaks” (“Elephant Man”, “Johnny got his Gun”, “The Night of the Hunter…”) posant très certainement la graine d’une exploitation, une exploration, une création à venir. Et c’est ainsi que les sens se sont mariés indistinctement. Dans les deux cas, source musicale et cinématographique, mon processus de création a pris racine dans une zone assez primitive liée à une fascination pour l’angoissant et le désir latents. Une sorte d’introspection “matricielle”. “Stand Up…” fait surgir la question du genre, du groupe, de la solitude, des formes subjectives de monstruosité sans jamais vraiment pousser le trait. La musique invitera peut-être le spectateur à faire le voyage. »

Vos créations précédentes réalisées dans le cadre de ce festival continuent-elles d’exister par ailleurs ?

« Depuis quelques années, les créations sont reprises hors La Fabrique de l’Université Jean-Jaurès, à La Gare aux Artistes qui nous offre la possibilité de jouer un soir supplémentaire. Pour les interprètes, étudiants et apprentis comédiens, c’est l’occasion de continuer l’aventure — c’est toujours frustrant d’investir autant d’énergie sur une création pour la jouer trois soirs seulement. Les spectacles que nous proposons à La Fabrique affichent aussi souvent complet, alors jouer davantage c’est évidemment donner la possibilité à davantage de public de profiter de nos succès… Certaines troupes du festival (italiens, allemands) ont déjà porté leurs créations à l’étranger. Le réseau du théâtre universitaire international est ouvert et éclectique. Reste toujours la question des moyens… rares. Jusqu’ici, “Pa.tri.ar.chy” est la seule pièce de la compagnie Les Sœurs Fatales que nous avons eu l’opportunité et l’envie de continuer de montrer. D’abord parce qu’il y a eu un engouement spontané et quasi unanime de la part des publics et de la presse qui nous a confirmé la nécessité de continuer de montrer et d’adapter toujours cette œuvre plurale. Et puis parce qu’elle porte un enjeu social fort sur les violences faites aux femmes. Depuis sa création en 2017, nous l’avons jouée dans sa forme totale et dans une forme fragmentée, en lectures bilingues mises en espace. L’esthétique, hybride elle aussi, de “Pa.tri.ar.chy” me permet d’adapter, de réécrire, de réajuster et de distribuer les rôles différemment. C’est une œuvre qui permet d’instaurer des passerelles avec les associations de terrain comme Osez le Féminisme, la Marche Mondiale des Femmes ou Abandon de Famille Tolérance Zéro, et de déployer un théâtre social engagé qui m’est et nous est cher. “Pa.tri.ar.chy” a été l’occasion d’un événement fédérateur puissant à l’automne dernier à Toulouse, avec un laboratoire de rencontres (TransLab) dédié aux représentations des “violences (in)visibles” et la reprise du spectacle au Centre culturel Henri Desbals. Nous étions récemment invités aux Rencontres internationales de Théâtre universitaire de Liège, où nous avons proposé une forme fragmentée de la pièce — similaire à la forme proposée l’an passé à Toulouse, à l’Espace des Diversités. Au printemps dernier l’Université de Paris VIII et La Sorbonne m’ont invitée à exposer les enjeux de la conception de “Pa.tri.ar.chy” lors d’un colloque sur le thème de la “création et co-création”. »

> Propos recueillis pas Jérôme Gac

le 6 mars 2019, à Toulouse

  • Festival “Universcènes”, du 11 au 21 mars, entrée libre sur réservation
  • “Stand Up for Bastards!”, lundi 18 mars à 12h45 et 19h00, mardi 19 et mercredi 20 mars à 19h00, à la Fabrique de l’Université Jean-Jaurès (5, allées Antonio-Machado, métro Mirail-Université)