> Grigory le grand

Avant ses performances dans les festivals de l’été, retour à Toulouse du pianiste russe Grigory Sokolov, à l’invitation des Grands Interprètes, pour un récital à la Halle aux Grains qui met au programme des sonates de Joseph Haydn et des Impromptus de Franz Schubert.

Avant les Flâneries musicales de Reims, le Festival international de Colmar, le Festival du Verbier en Suisse, le Festival de Salzbourg, etc. la saison des Grands Interprètes accueille à Toulouse un musicien atypique aux allures de moine bénédictin : l’immense Grigory Sokolov. Véritable bourreau de travail, le pianiste russe part chaque année en tournée, parcourant l’Europe durant de longs mois, seul avec un unique programme de récital par saison. Avant chacune de ses apparitions sur scène, il n’a de cesse de répéter méticuleusement les œuvres pour se familiariser avec la personnalité et les possibilités du piano sur lequel il va jouer. Il n’a jamais de partenaire, a renoncé à se produire avec un orchestre et ne met jamais les pieds en studio — il a toutefois fini par accepter que ses concerts soient gravés par Deutsche Grammophon. D’une modestie sans limite, il n’est pas du genre à faire durer les applaudissements, mais il est toujours largement généreux en bis : les habitués de ses performances savent bien que lorsqu’il a exécuté toutes les œuvres annoncées, le concert est loin d’être terminé…

Né en 1950 à Léningrad, Grigory Sokolov est familier d’un large répertoire dont il a une connaissance approfondie. Ses programmes de récital balayent ainsi toute l’histoire de la musique: de transcriptions de polyphonies sacrées du Moyen Âge et d’œuvres pour clavecin de Byrd, Couperin, Rameau, Froberger et Bach, en passant par le répertoire classique et romantique et plus particulièrement Beethoven, Schubert, Schumann, Chopin et Brahms, jusqu’aux œuvres majeures du XXè siècle (Prokofiev, Ravel, Scriabine, Rachmaninov, Schoenberg et Stravinski). Extrêmement maîtrisé, son jeu restitue des atmosphères musicales insensées, résultat d’un toucher doux et délicat capable d’une grande expressivité dans les moments les plus lyriques. Toujours justes et sans excès, ses interprétations provoquent une écoute si intense de la part du public qu’elle est assimilée à un recueillement mystique.

Grigory Sokolov a mis au programme du récital qu’il joue actuellement en Europe trois sonates de Joseph Haydn, toutes écrites dans une tonalité en mineur. Le musicien a signé 62 sonates pour clavier composées au cours de la deuxième moitié du XVIIIè siècle, la plupart entre 1766 et 1788. Il était alors maître de chapelle au palais Esterhàzy, près de Vienne, et vivait dans un relatif isolement. D’apparence simple, ces sonates se caractérisent pourtant par une grande sophistication d’écriture. On entendra ainsi la Sonate n°32, en sol mineur et en deux mouvements (Moderato, Allegretto), au climat intimiste et grave marqué par des soupirs et des silences très prenants dans le Moderato initial. Comme beaucoup d’autres sonates de Haydn, celle-ci ne présente qu’un seul thème, et non deux, mais regorge de multiples motifs secondaires qui s’épanouissent de manière autonome.

La Sonate n°47, en si mineur et en trois mouvements (Allegro moderato, Menuet, Presto) est l’un des sommets de toute l’œuvre de Joseph Haydn. Pièce fiévreuse, elle est dotée d’un menuet, et non d’un mouvement lent central, accompagné d’un trio sombre et grondant, dans la tradition du divertimento baroque. La Sonate n°49, en ut mineur et en trois mouvements, est traversée d’un dramatisme aux relents préromantiques dans le style Sturm und Drang (« Tempête et Passion ») cher à Haydn. Multipliant les coups de théâtre, le spectaculaire Moderato initial est suivi d’un Scherzando à variations d’une légèreté étrangement décalée, et le menuet final s’appuie sur un thème slave du temps de l’Avent à la mélancolie prenante.

Le récital du pianiste se poursuivra avec quatre Impromptus de Franz Schubert. À l’image des Moments Musicaux et des Klavierstücke du compositeur, ces courtes œuvres mélodiques pour piano, alors très en vogue à Vienne, sont toutes d’une élégance raffinée qui invite au vagabondage de l’âme. Composés en 1827, quelques mois avant sa mort, les Impromptus sont classés en deux séries de quatre pièces, d’une durée d’à peine dix minutes chacune. Les Impromptus de l’opus 142 choisis par Grigory Sokolov dans son programme ne furent pas publiés du vivant du compositeur, puisque l’éditeur viennois, probablement déconcerté par leur puissance mélodique et leur liberté d’écriture, les refusa. Lorsqu’il les découvrit, Robert Schumann affirma : « Je peux difficilement croire que Schubert ait vraiment qualifié ces pièces d’“impromptus”! ». Selon Schumann, ces quatre pièces épousent en effet la forme d’une Sonate en fa mineur qui est la tonalité du premier et du dernier de ces quatre Impromptus, successivement Allegro moderato, Allegretto, Andante, Allegro Scherzando. Le Troisième impromptu, en si bémol majeur, est surnommé “Rosamunde” car son thème est une variation de la musique de scène écrite par le compositeur, thème également utilisé dans le Quatuor à cordes n°13 en la mineur, D. 804, également surnommé “Rosamunde”.

> Jérôme Gac

photo : Grigory Sokolov © D. R.