> Hommage et variations

Avec le programme « Nijinski, clown de Dieu », le Ballet du Capitole invite à Toulouse quatre chorégraphes pour célébrer à la Halle aux Grains une figure légendaire de la danse.

Le dernier programme de la saison du Ballet du Capitole est dédié à Vaslav Nijinski, danseur et chorégraphe de génie mort en 1950 et surnommé le « Dieu de la danse ». Sous l’intitulé « Nijinski, clown de Dieu », trois entrées au répertoire de la compagnie et une création sont annoncées, soit quatre chorégraphes invités par Kader Belarbi pour célébrer à la Halle aux Grains cette figure légendaire qui sombra dans la folie après sa rupture artistique et affective avec Serge Diaghilev — fondateur des Ballets Russes de Paris. Né à Kiev, Nijinski rencontra en 1908 celui qui bouleversera sa vie : il devient le protégé et l’amant de Diaghilev, et brillera de 1909 à 1919 au sein des Ballets russes. Adulé du public occidental pour la puissance et la beauté de sa danse, sa félinité et sa capacité incroyable pour transcender le mouvement, Nijinski crée les pièces les plus célèbres de Mikhaïl Fokine et réalise sa première chorégraphie en 1912. Tournant le dos à la danse académique, ses œuvres déconcertent le public ou le scandalisent comme “L’Après-midi d’un faune” (1912) et “Le Sacre du printemps” (1913). Il crée son dernier ballet, “Till l’Espiègle”, aux États-Unis en 1916, puis s’installe en Suisse où apparaissent les premiers signes de sa maladie mentale. Il meurt à Londres en 1950, à l’âge de 60 ans.

Kader Belarbi rappelle que « Nijinski, le génial danseur, était très apprécié du public parisien pour sa grâce, sa virtuosité et la qualité de ses sauts. En revanche, Nijinski le chorégraphe déroute parce qu’il va encore plus loin dans le bouleversement des codes, des mouvements, du rythme, et il révolutionne l’art du ballet. Mais il est aussi un homme en proie à des hallucinations mystiques. L’écriture de ses “Cahiers” crie un besoin d’amour désespéré (“J’aime tout le monde mais on ne m’aime pas”) que Nijinski ne semble trouver qu’en Dieu : “Je sais que Dieu m’aime, c’est pourquoi je ne suis pas seul”. Ses “Cahiers” dévoilent un homme souffrant, fragile, éperdu d’amour et le rendent extraordinairement vivant, bouleversant de vérité. Nijinski est un être fascinant devenu un mythe. J’ai eu la chance en tant que danseur d’effleurer un peu Nijinski en abordant plusieurs de ses ballets comme “L’Après-midi d’un faune” et “Petrouchka”, ou même “Vaslaw” de John Neumeier. »

Selon le directeur de la danse du Théâtre du Capitole, « Nijinski a changé la vision de la danse avec les Ballets russes. La légende du danseur et du génie créateur reste une référence absolue dans le monde de la danse. Avec cette programmation, j’ai trouvé plus effervescent de confronter diverses propositions qui sont comme des déclinaisons des ballets de Nijinski, ancrés dans le vocabulaire chorégraphique d’aujourd’hui. En premier lieu, elle a été envisagée avec des artistes musiciens et chanteurs en live, en raison de la force des quatre grandes œuvres musicales en présence. Les quatre chorégraphes, chacun avec sa propre vision et sensibilité contemporaines, nous présentent des univers différents et impriment leur regard d’aujourd’hui. »

À la Halle aux Grains, les pianistes Nino Pavlenichvili et Jonas Vitaud et la mezzo-soprano Victoire Bunel interprèteront les parties musicales sur lesquelles ont été conçues les pièces de ce programme. Il débutera par “Vaslaw”, imaginée en 1979 par l’Américain John Neumeier pour approcher la personnalité énigmatique et la légende de Nijinski, sur des extraits du “Clavier bien tempéré” et des “Suites françaises” de Johann Sebastian Bach. « Il est l’un des plus grands chorégraphes actuels, et qui plus est, il voue une véritable dévotion à Nijinski. Il possède d’ailleurs une collection impressionnante sur cette figure tutélaire. La présence de John me semblait incontournable et c’est une amitié de longue date. Son ballet “Vaslaw” décrit les états d’âme d’un être sensible et propose une autre approche de la personnalité de Nijinski », précise Kader Belarbi.

Créé en 1998, “Kiki la Rose” est une variation sur un fameux port de bras de Nijinski, interprète en 1911 du “Spectre de la rose”, de Michel Fokine. À la demande de Kader Belarbi, cette chorégraphie de Michel Kelemenis, élaborée sur les mélodies d’Hector Berlioz “Villanelle” et “Le Spectre de la rose”, sera interprétée en alternance par un danseur et une danseuse du Ballet du Capitole. Pièce à succès du chorégraphe britannique David Dawson, “Faun(e)” sera également jouée selon cette même réversibilité, avec une alternance entre version masculine et version féminine. Créée en 2009, c’est une lecture intime et abstraite de la célèbre pièce “L’Après-midi d’un faune” (1912), manifeste contre la virtuosité et la légèreté inpiré à Nijinski par le poème éponyme de Stéphane Mallarmé et la musique de Claude Debussy. “Faun(e)” sera représentée sur une version pour deux pianos de la musique de Debussy, “Prélude à l’Après-midi d’un faune”.

Enfin, le chorégraphe flamand Stijn Celis livrera une nouvelle version de “Petrouchka”, sur la version pour deux pianos de la musique d’Igor Stravinski. Créé par les Ballets russes en 1911, ce ballet de Michel Fokine sous-titré “Scènes burlesques en quatre tableaux” vit triompher Nijinski (photo) dans le rôle du pantin amoureux d’une poupée. L’action se situe en 1830 à Saint-Pétersbourg pendant les fêtes de Mardi Gras. Un vieux charlatan attire la foule vers sa baraque foraine où, d’un coup de baguette, il donne vie à trois marionnettes : le timide Petrouchka amoureux de la Poupée, une coquette qui lui préfère un Maure stupide. Petrouchka souffre de n’être qu’un simple pantin qui ne peut exprimer son amour comme un humain. Il se révolte contre son rival qui, furieux, le poursuit et lui fend le crâne d’un coup de cimeterre, au grand effroi de la foule. Le vieux charlatan rassure le public en montrant que Petrouchka n’est qu’un pantin de chiffon. Dans cette création de Stijn Celis, qui est une relecture de “Petrouchka”, « la marionnette devient imaginaire dans l’univers de catcheurs mexicains », prévient Kader Belarbi.

> Jérôme Gac

photo : V. Nijinski © Lebrecht Music & Arts – Bridgeman Images

  • Du 19 au 23 juin, à la Halle aux Grains (place Dupuy à Toulouse, 05 61 63 13 13),
  • Journée d’études, « L’Antiquité au début du XXè siècle, un imaginaire artistique »,

jeudi 6 juin, de 9h00 à 17h00, au Théâtre du Capitole (entrée libre),

  • Démonstration et rencontre, samedi 15 juin, 19h00, à la Halle aux Grains (entrée libre)