> La colère des dieux

À Toulouse, Claus Peter Flor dirige “La Walkyrie”, deuxième volet de la Tétralogie de Richard Wagner, à l’occasion d’une reprise au Théâtre du Capitole de la production de Nicolas Joel, avec le baryton-basse Tomasz Konieczny, le ténor Michael König et la soprano Anna Smirnova.

“La Walkyrie” constitue la première journée de “L’Anneau du Nibelung” (Der Ring des Nibelungen), de Richard Wagner. Précédé du prologue “L’Or du Rhin”, il est suivi de “Siegfried” et du “Crépuscule des Dieux”, selon une structure construite à la manière d’une tragédie antique. Des quatre chapitres de cette mythique Tétralogie, “La Walkyrie” est le plus représenté, car il est le plus abordable : les airs y sont remarquables, la dramaturgie est riche en rebondissements, les personnages sont finement ciselés et les passions sont irrésistibles. “La Walkyrie” fut d’ailleurs créée en 1870, au Théâtre de la cour de Munich, indépendamment des autres volets, malgré les réticences du compositeur. “L’Anneau du Nibelung” a été pour la première fois représenté dans sa totalité en 1876, au Palais des Festivals de Bayreuth.

Wagner signe le livret de ce qu’il appelle un Festspiel scénique, s’inspirant des chants de l’Edda. Il écrit le poème de “La Mort de Siegfried” en 1848, puis “Le Jeune Siegfried” en 1851, avant de concevoir quelques mois plus tard le plan de la tétralogie – ces deux poèmes remaniés constituent les deux dernières parties. Wagner est alors fortement influencé par la philosophie de Ludwig Feuerbach qui, faisant de Dieu une construction artificielle et la projection d’un homme idéalisé, prône la révolution pour sauver l’humanité de la société moderne construite sur l’égoïsme. Pendant l’écriture, il se nourrit également de l’ouvrage d’un autre philosophe allemand, “Le Monde comme volonté et représentation” d’Arthur Schopenhauer qui irriguera les œuvres de la deuxième partie de sa vie : l’homme doit renoncer à tout désir temporel pour atteindre, au terme de cette douloureuse épreuve, la rédemption et la félicité.

C’est ainsi que dans son ouvrage “Opéra et Drame”, Richard Wagner s’attaque au genre de l’opéra considéré comme un pur produit de la mode et du goût aristocratique, où la musique prend le pas sur le drame : « L’erreur dans l’opéra consiste en ce qu’on a fait d’un moyen de l’expression (la musique) le but, et du but de l’expression (le drame) un moyen », écrit-il. Wagner entend replacer l’homme au centre du drame à travers le récit des mythes universellement partagés et donc immédiatement assimilables par tous, où les rapports humains sont exposés dans un dénuement éloigné des formes conventionnelles. Wagner conçoit sa Tétralogie et ses ouvrages suivants comme des créations où s’opèrent la convergence de tous les arts : musique, poésie, arts plastiques, théâtre, etc. Il considère toutefois la musique comme un art purement humain et l’envisage donc comme la mère du drame.

Les symphonies de Ludwig van Beethoven sont la source de son inspiration pour la musique, dont la mélodie est propice à la fusion intime avec la poésie qui en traduit les sensations. Sur cette plage symphonique, les acteurs du drame s’expriment par des déclamations, ou parfois des airs, et des thèmes se développent. Les drames lyriques de Wagner sont en effet irrigués par des leitmotivs qui sont des motifs mélodiques, harmonique ou rythmique, servant à caractériser un personnage, une idée ou un sentiment : la Destinée, la Mort, le Renoncement à l’amour, la Rédemption par l’amour, l’Anneau, le Walhalla, l’Épée, la Lance, la Chevauchée, le Feu, etc. pour ce qui est de la Tétralogie.

Dans “L’Anneau du Nibelung”, Richard Wagner met en scène une époque maudite pour l’humanité, condamnée par son appétit de l’or, qui trouvera la rédemption dans l’amour. Puisant dans la mythologie germanique et nordique, il décrit le parcours de Wotan (Odin dans la mythologie nordique) ayant quitté le Walhalla (royaume des dieux) pour s’aventurer sur terre où les espèces se multiplient alors que les hommes viennent d’apparaître. Le maître des Dieux entend y réaliser son rêve d’accomplir l’acte rédempteur : la reconquête de l’Anneau, forgé dans l’Or du Rhin et source de puissance infinie. Mais lié à une promesse, il ne peut entreprendre lui-même cet acte sous peine de malédiction. Sur terre, il a eu deux enfants d’une mortelle et il élève seul son fils, Siegmund, comme un héros libre de tout pacte qui pourrait reconquérir l’anneau sans craindre la malédiction. Wotan retrouve un jour son foyer dévasté : la mère de ses enfants a été tuée et leur fille Sieglinde a disparu.

Filles de Wotan, les Walkyries sont chargées de constituer une armée de héros, laquelle doit permettre aux dieux d’assurer leur suprématie face au nain Alberich qui convoite l’Anneau. Brünnhilde est l’une des neuf Walkyries, les filles immortelles de Wotan. Dans “La Walkyrie”, son père lui confie la mission de mettre un terme à l’idylle de Siegmund et Sieglinde. Cette dernière avait dû épouser de force Hunding, humain et chef de tribu brutal et barbare, avant de tomber amoureuse de Siegmund, ignorant alors la véritable identité de son frère.

À Toulouse, Claus Peter Flor dirige “La Walkyrie”, à l’occasion de la reprise d’une production de Nicolas Joel conçue en 1999 et jusque-là jamais reprise. Le metteur en scène s’était associé au talent de trois artistes italiens : le décorateur Ezio Frigerio, la costumière Franca Squarciapino et le créateur lumière Vinicio Cheli. Après sa performance saisissante à la Halle aux Grains dans le rôle-titre de “La Pucelle d’Orléans” de Tchaïkovski, la soprano russe Anna Smirnova fait ses débuts au Théâtre du Capitole dans la rôle de Brünnhilde. À ses côtés, le baryton-basse polonais Tomasz Konieczny est Wotan, le ténor canadien Michael König est Siegmund, la mezzo-soprano russe Elena Zhidkova est Fricka, et la mezzo-soprano allemande Daniela Sindram chante pour la première fois le rôle Sieglinde. Interprète de Hunding, la basse russe Dimitry Ivashchenko retrouve la scène du Capitole après y avoir brillé dans “Euryanthe” (2010), “Les Noces de Figaro” (2016) et plus récemment “Le Prophète”.

> Jérôme Gac

“La Walkyrie” © David Herrero