> La double vie de Célestin

À Toulouse, Olivier Py se produit au Théâtre du Capitole dans “Mam’zelle Nitouche”, vaudeville-opérette d’Hervé mis en scène par Pierre-André Weitz.

Créée en 1883, au Théâtre des Variétés, “Mam’zelle Nitouche” est la plus célèbre des opérettes parisiennes d’Hervé. Son arrivée à Toulouse dans une production du Palazzetto Bru Zane – Centre de Musique romantique française, en coproduction avec huit maisons d’opéra, dont le Théâtre du Capitole, marque le grand retour du genre sur cette scène. Trois rôles sont interprétés par Olivier Py — lequel apparaît donc fréquemment sur le plateau — sous son identité mais aussi celle de Miss Knife, son double travesti, qui s’est par ailleurs déjà produit en récital dans la Ville rose, au Théâtre Sorano.

Selon Olivier Py, « comme dans tout, il y a des ouvrages qui méritent d’être exhumés, d’autres qu’il vaut mieux laisser dans les tiroirs… Mais Hervé composait une très belle musique, d’une grande finesse, et sur des livrets extrêmement raffinés et intelligents. Je pense que la façon dont on a proposé l’opérette au public durant de trop nombreuses décennies a contribué à ringardiser le genre. Mais dans ses meilleures œuvres, comme ici avec cette trop rare “Mam’zelle Nitouche”, l’opérette est tout aussi intéressante que les grands opéras “sérieux” et, d’une certaine manière, elle peut nous parler avec une plus grande efficacité, une proximité incroyable. D’ailleurs, le genre de transgressions dont ces partitions sont truffées correspondent tout à fait à notre sensibilité d’aujourd’hui. On est bien loin de l’image compassée, voire réactionnaire, que véhicule parfois encore l’opérette! ».

Dans “Mam’zelle Nitouche”, Célestin est un respectable professeur de musique au couvent des Hirondelles. Chaque soir, il devient Floridor, compositeur adulé de la scène parisienne! L’histoire s’emballe lorsque sa timide élève Denise de Flavigny brûle les planches et triomphe sous l’identité de Mam’zelle Nitouche… Auteurs du livret, Henri Meilhac et Albert Millaud s’inspirent ici de la vie de Louis-Auguste-Florimond Rongé, dit Hervé, qui fut durant huit ans organiste à Saint-Eustache le jour, comédien et chanteur dans le répertoire comique le soir : « En 1847, j’étais engagé comme acteur lyrique au théâtre de Montmartre, sous la direction Daudé. Je n’avais pas d’appointements, et j’étais obligé de me fournir mes costumes. Heureusement je cumulais avec cette place, celle d’organiste du grand orgue de Saint-Eustache, aux appointements de 800 francs par an ; comme cela, ça pouvait marcher », raconte Hervé en 1881, dans ses “Notes pour servir à l’histoire de l’opérette”.

Avant de devenir le principal concurrent de Jacques Offenbach, Hervé compose dès 1847 “Don Quichotte et Sancho Pança”, une pochade considérée comme la première « opérette ». Créée dans une petite salle du boulevard Montmartre, elle sera ensuite jouée sur la scène prestigieuse de l’Opéra-National, tout juste fondé par Adolphe Adam. Hervé devient chef d’orchestre de l’Odéon puis du Palais-Royal, et ouvre en 1854 un théâtre sur le boulevard du Temple. Il baptise cette salle Folies-Concertantes, puis Folies-Nouvelles, et y présente des opérettes de sa composition (“Le Compositeur toqué”, “La Fine Fleur de l’Andalousie”, “Un drame en 1779”, etc.), mais aussi “Oyayaye ou la Reine des îles” (1855), l’une des premières opérettes d’Offenbach, et “Deux sous de charbon” (1856), la première de ce genre signée Léo Delibes. Mais des démêlés avec la justice le forcent à se retirer en 1956, puis à céder le théâtre en 1859 à la comédienne Virginie Déjazet qui la rebaptise de son nom. “Les Chevaliers de la Table ronde”, le premier de ses grands opéras-bouffes en trois actes est représenté en 1866 aux Théâtre des Bouffes-Parisiens. Chef d’orchestre à l’Eldorado, il devient alors le compositeur maison du théâtre des Folies-Dramatiques où il obtient de très grands succès avec “L’Œil crevé” (1867), “Chilpéric” (1868) et “Le Petit Faust” (1869).

“Mam’zelle Nitouche” fait partie d’un cycle de vaudevilles-opérettes composés pour Anna Judic, l’étoile du Théâtre des Variétés. Pour le compositeur, il s’agissait alors d’adapter son écriture en recherchant des procédés en adéquation avec les aspirations du public de son temps. Dans sa biographie d’Hervé parue en 1924, Louis Schneider dresse un état des lieux de la musique dans la France des années 1870 : « Les vaudevilles-opérettes correspondaient à un état d’esprit de l’époque à laquelle ils virent le jour et aussi à une évolution dans la carrière du compositeur. Le temps, en effet, n’était plus où un public pouvait se laisser aller à la fantaisie débridée, à la folie de l’imagination d’un librettiste ou d’un musicien ; la guerre avait jeté son voile de deuil sur les cerveaux français ; on n’oubliait ni 1870 ni les horreurs qui avaient attristé l’année 1871 ; il était presque de bon ton de ne pas trop exalter, de condamner même la gaîté déchaînée du Second Empire. Hervé, comme Offenbach, comme tous les auteurs de musique légère, étaient les victimes de ce changement d’orientation ; l’un comme l’autre cherchaient depuis longtemps à renouveler leur genre, sans vouloir adopter la formule de Lecocq qui n’était qu’une réédition de l’ancien opéra-comique. »

Chanteuse très populaire de la fin des années 1870, Anna Judic avait un jour exprimé l’envie de se tourner vers la comédie parlée. Directeur du Théâtre des Variétés, Eugène Bertrand propose aussitôt à Offenbach d’écrire une musique sur “La Femme à papa”, comédie de Hennequin et Albert Millaud. Le compositeur refuse et Hervé se voit donc confier la conception de cette partition où les vocalises d’Anna Judic sont moins sollicitées qu’à l’accoutumée. Suivront d’autres vaudevilles-opérettes à succès : “La Roussotte” (1881), “Lili” (1882), et “Mam’zelle Nitouche” dans lequel Anna Judic interprète le rôle-titre de Denise de Flavigny.

Cette première apparition de “Mam’zelle Nitouche” sur la scène du Théâtre du Capitole bénéficie de la direction musicale de Christophe Grapperon, par ailleurs chef de l’ensemble Solistes XXI et directeur musical, depuis 2007, de l’excellente compagnie Les Brigands — troupe qui a ses habitudes sur le plateau d’Odyssud, à Blagnac. La mise en scène de Pierre-André Weitz donne une place de choix aux chorégraphies endiablées d’Iris Florentiny. Autour d’Olivier Py, qui fait à cette occasion ses débuts sur la scène du Capitole dans les rôles de Loriot, de La Supérieure et de Corinne, le rôle-titre est interprété par la soprano Lara Neumann, ceux de Célestin et de Floridor par le baryton Matthieu Lécroart, celui du Vicomte de Champlâtreux par le ténor Flannan Obé, et ceux de Sœur Tourière et de Sylvia par la mezzo-soprano Sandrine Sutter.

> Jérôme Gac

photo © Frédéric Stéphan

  • Du 11 au 19 mai au Théâtre du Capitole (place du Capitole Toulouse, 05 61 63 13 13)