> La mélodie de la parole

Entretien avec le metteur en scène Joris Lacoste et le compositeur Pierre-Yves Macé, à l’occasion de la création au Théâtre Garonne de “Suite n°3”, nouveau volet d’un cycle de spectacles dont le matériau est tiré de L’Encyclopédie de la Parole.

Qu’est-ce que L’Encyclopédie de la Parole ?
> Joris Lacoste : « C’est un projet collectif qui a démarré aux Laboratoires d’Aubervilliers, il y a dix ans, rassemblant toutes sortes de gens partageant un intérêt pour les formes orales. Nous avons essayé de réunir des gens qui ont des points de vue différents sur la parole, que ce soit parce qu’ils sont des praticiens de la parole (acteurs, poètes ou metteurs en scènes), ou qui ont un regard plus théorique ou plus esthétique (compositeurs, linguistes ou sociologues). L’idée était de constituer une collection d’enregistrements de paroles en essayant de faire apparaître moins le contenu que les formes de la parole. Nous avons créé cette archive en l’articulant autour de ce qu’on appelle des entrées, qui sont des phénomènes de paroles — tels que la mélodie, le pli, la compression, la saturation, la cadence — ce qui nous permet de croiser des genres et des situations très variés de paroles. À partir de cette collection, qui rassemble aujourd’hui plus de mille documents sonores en libre en accès en ligne, nous avons commencé par réaliser des pièces sonores — ce qui m’a permis de rencontrer Pierre-Yves Macé. Nous avons aussi conçu des conférences, des installations, des performances, et puis des spectacles : “Suite n° 3” est le cinquième spectacle réalisé à partir de L’Encyclopédie de la Parole. »
Aviez-vous envisagé de monter des spectacles dès le début du projet ?
> J. L. : « Non, pas du tout. L’idée était vraiment de constituer une collection sonore et de trouver des manières de la constituer, puis de la faire écouter. L’idée de faire des performances et des spectacles est venue assez tard. On a d’abord travaillé avec les enregistrements eux-mêmes, en faisant vraiment écouter les sources. Au bout de deux ans, on a eu l’idée de demander à des acteurs de reproduire ces enregistrements, c’est-à-dire d’essayer de suivre au plus près les inflexions, les rythmes et mêmes les timbres des locuteurs d’origine, de façon à les faire exister sur l’espace du théâtre. Nous avons montré  au Théâtre Garonne le premier spectacle, “Parlement”, dans le cadre du Printemps de Septembre. Au départ, c’était une performance, un montage sonore d’enregistrements très variés traversant le plus de formes de paroles possibles. Cette partition sonore était interprétée par l’actrice Isabelle Lafon, seule face au public, qui traversait et était traversée par cette grande diversité de paroles. »
Comment la musique intervenait-elle dans “Suite n°2”, présenté au Théâtre Garonne au début de l’année ?
> Pierre-Yves Macé : « Certains documents étaient accompagnés de musique pour souligner des traits de la parole. C’était une commande assez ciblée pour ce que j’appellerai une “musique de scène”. »
> J. L. : « Il y avait différentes stratégies qui nous permettaient de faire entendre ces paroles différemment et aussi de les mettre en rapport les unes avec les autres. Une de ces stratégies était la superposition, puisque des paroles existaient en même temps, c’est-à-dire que plusieurs acteurs disaient ensemble des paroles différentes. L’accompagnement musical était un accompagnement essentiellement vocal : un ou deux acteurs interprétant le document étaient accompagnés vocalement souvent par les trois autres de façon à modifier la manière de percevoir cette parole. C’est ce principe-là que nous avons développé de manière systématique et radicale dans la “Suite n°3”, où chacune des vingt-six paroles, sauf une, est accompagnée d’une partition pour piano. Nous signons ce spectacle ensemble parce que la musique est très centrale. Je ne le définirais pas comme du théâtre musical, mais c’est néanmoins un projet où le théâtre et la musique se parlent l’un à l’autre depuis le départ du projet. Le choix des documents retenus, comme les stratégies musicales développées sont le fruit d’une étroite collaboration. Nous avons essayé de développer une forme de synergie dans l’écriture, de suivre ensemble, chacun depuis sa place, toutes les étapes de l’écriture. »
> P.-Y. M. : « Ce n’est pas vraiment du théâtre musical, ce serait du “théâtre/musique” : on peut suivre le spectacle aussi bien comme un concert avec pianiste et chanteurs, que comme un spectacle de théâtre avec des paroles surtitrées. Mais on peut d’autant plus être à la fois spectateur de concert et de théâtre parallèlement qu’il y a la volonté dès le départ de faire dissoner théâtre et musique. L’enjeu de la “Suite n°3” était en effet de réunir toutes les langues officielles de l’Union européenne en choisissant des paroles selon un critère subjectif : ce sont des paroles qu’on ne veut pas entendre (qui provoquent un effet répulsif, qui nous dégoûtent, qui nous choquent, qui nous font pitié…). Une fois recueillies, la question était comment les mettre en scène ? La musique a à la fois un pouvoir de distanciation puisque mettre ces paroles en musique c’est les mettre à distance, donc pourvoir les représenter. En même temps, puisque la musique est vraiment tissée à la parole — j’ai composé l’accompagnement de piano à partir d’une transcription très précise des mélodies de la parole — la musique est également un moyen d’entrer dans l’intimité de la parole de manière plus précise que dans le précédent spectacle. »
> J. L. : « Pierre-Yves a mis en musique ces paroles tout en les respectant absolument. Le premier geste a été de les transcrire musicalement, mais l’ambition est que les deux chanteurs parlent à partir de partitions extrêmement précises. Ils ont d’abord chanté les partitions pour se les approprier, avant de retrouver le parlé à travers le chanté tout en étant accompagnés par la partition de piano. »
> P.-Y. M. : « De mon point de vue, j’ai envie de dire que c’est du chant, mais qui donne l’illusion de la parole. Il y a toute une tradition du parlé dans la musique qui remonte à Janacek : il s’inspirait de mélodies qu’il entendait dans la rue pour écrire des opéras, mais il écrivait vraiment du chant — un peu comme Debussy avec “Pelléas et Mélisande”. Ensuite, des compositeurs ont travaillé avec des enregistrements, notamment Steve Reich qui a été le premier à faire ça avec “It’s gonna rain” et “Come out”, deux pièces des années soixante qui mettent en valeur la musicalité de la parole grâce à la boucle. J’ai l’impression que nous touchons à quelque chose qui n’a jamais été fait avec des chanteurs qui reprennent des mélodies de la parole comme si c’était de la parole, donc comment refaire basculer dans l’exécution vivante ce travail fait par des gens comme Steve Reich ou plus tard René Lussier à partir d’enregistrements. »
> J. L. : « Contrairement aux spectacles précédents, où les acteurs travaillaient à l’oreille en s’efforçant de reproduire au plus proche les enregistrements, les deux chanteurs de “Suite n°3” se sont d’abord confrontés à la transcription musicale. Après avoir intégré la musique, nous avons réécouté les documents d’origine pour prendre en compte les accents ou les glissements de la parole qui font le naturel du parlé. »
Pourquoi choisir l’Europe comme terrain ?
> J. L. : « Cela nous semblait résonner avec la forme du récital que nous avions choisie, cette forme classique et très noble de salon bourgeois du XIXè siècle qui est née en Europe. Essayer à la fois d’explorer la diversité des formes de la parole tout en confrontant cette diversité à la diversité des langues — en sachant que c’est une tâche infinie et impossible — fait partie du projet de L’Encyclopédie de la Parole. La question de l’Europe est liée au choix des paroles qu’on a pas envie d’entendre : il nous paraissait pertinent de s’intéresser d’abord à des paroles qu’on a pas envie d’entendre dans ce périmètre qui est le nôtre, plutôt que d’aller chercher des choses à l’autre bout du monde pour lesquelles on aurait eu un regard plus touristique et plus distant. Cet espace n’est pas unifié mais c’est néanmoins un espace politique proche dans lequel on s’inscrit. »
La mise en scène épouse-t-elle la forme du récital ?
> J. L. : « Le code du récital détermine le type de représentation. Néanmoins, on joue avec l’élasticité de ce code-là pour à la fois faire exister chaque scène différemment et en même temps travailler des enchaînements, des transitions qui soient sensées et sensibles. La mise en scène de “Suite n°2” (photo) était assez minimale et qui jouait aussi beaucoup avec la position frontale du code musical. Pour “Suite n°3”, nous sommes pour la première fois adjoints les forces de la chorégraphe Lenio Kaklea qui nous aide à travailler la physicalité de chaque posture, de chaque mouvement. C’est un spectacle qui prend la forme d’un concert, mais c’est quand même un spectacle. Je dirais que la mise en scène est ici plutôt l’articulation et l’organisation de toutes les composantes que sont le théâtre, la musique, la lumière, le son, la chorégraphie plutôt qu’un geste très visible et très affirmé. »
Assisterons-nous à des duos au cours de ce récital pour deux chanteurs et un pianiste ?
> P.-Y. M. : « Ça commence un peu comme un récital classique avec l’alternance d’interventions du baryton et de la soprano. Assez rapidement, celui qui ne chante pas joue d’un instrument, d’un accessoire ou complète la voix principale avec des contre-chants. Puis des documents sont traités comme des duos, soit parce que la situation d’origine est déjà un dialogue, soit parce que nous avons choisi de traiter certains documents comme des duos — par exemple un poème récité par un enfant en polonais. »
Combien de “Suite” envisagez-vous de créer ?
> J. L. : « Dès le départ, l’idée était de faire quatre suites. La quatrième est en cours de conception. »
> Propos recueillis par Jérôme Gac
(le 18 septembre 2017, à Toulouse)
  • “Suite n°3”, du 10 au 14 octobre, au Théâtre Garonne (1, avenue du Château d’Eau, métro Saint-Cyprien/République, 05 62 48 54 77)