> Le crépuscule de Mozart

Sous la direction d’Attilio Cremonesi, reprise au Théâtre du Capitole de “La Clémence de Titus”, opéra de Mozart mis en scène par David McVicar.

Commandé pour les célébrations du couronnement de l’empereur Léopold II sur le trône de Bohême, à Prague en septembre 1791, “La Clémence de Titus” est l’un des derniers opéras de Wolfgang Amadeus Mozart. Six ans après une première série de représentations de la production créée au festival d’Aix-en-Provence, l’ouvrage est de nouveau à l’affiche à Toulouse, en clôture de la saison du Théâtre du Capitole, dans la mise en scène et la scénographie spectaculaires de l’Écossais David McVicar. Initialement situé dans la Rome antique, le livret est ici transposé à la toute fin du XVIIIè siècle, prétexte à une inflation de tissus pour les besoins de costumes à la mode napoléonienne.

Lorsqu’il reçoit la commande de “La Clémence de Titus”, Mozart a entrepris depuis le mois de mars l’écriture de “La Flûte enchantée” et depuis le mois de juillet celle de son Requiem resté inachevé. Par ailleurs, le Théâtre national de Prague n’est pas en mesure de lui fournir le nom des solistes engagés, or Mozart n’avait jusqu’à présent écrit que pour des interprètes dont il connaissait la voix, la technique et la personnalité. Découvrant leur identité trois semaines après avoir débuté l’écriture et trois semaines avant le jour de la création, il compose alors les airs les plus importants de l’ouvrage et achève l’ouverture la veille de la création. Compositeur officiel de la cour de Léopold II, Antonio Salieri avait refusé de composer cette nouvelle version de “La Clémence de Titus”. Il dirigea le riche programme musical prévu pour les festivités liées au couronnement, notamment plusieurs pages de Mozart, dont la Messe en ut majeur, renommée pour l’occasion “Messe du Couronnement”.

Marqué par la nouvelle esthétique des Lumières et créé le 6 septembre au Théâtre national de Prague, “La Clémence de Titus” s’inscrit dans le genre de l’“opera seria”. La partition surpasse pourtant largement ce genre tombé en désuétude qui connut sa période faste cinquante ans auparavant. Mozart prend en effet ici acte des réformes de l’opéra, celle de Gluck notamment, et de l’évolution de sa propre écriture où s’est opérée une synthèse entre différents styles. Poète officiel de la cour de Dresde où il succédait à Lorenzo Da Ponte congédié par le nouveau monarque, Caterino Mazzolà fut chargé de rafraîchir le livret — maintes fois mis en musique — écrit en 1734 par le fameux Metastase, qui s’était inspiré du traité “De clementia”, de Sénèque (56 après J-C), et du “Cinna” de Corneille (1640).

Mazzolà conserve le matériau dramatique mettant en scène un souverain vertueux, père de ses sujets et unique recours de son peuple dans les épreuves. Le librettiste libère l’ouvrage du carcan “seria” pour gagner en intensité dramatique, Mozart y trouvant alors la matière pour y déployer de prodigieux duos et ensembles à la mode et désormais caractéristiques de son style. Alors que la version initiale comptait vingt-cinq airs répartis en trois actes, la version mozartienne rassemble onze airs en deux actes, avec cette mention inscrite par le compositeur en sous-titre : « Opera seria transformé en vrai opéra par Mazzolà ».

On retrouve à Toulouse Attilio Cremonesi, qui a déjà dirigé au Théâtre du Capitole la trilogie que Mozart composa sur les livrets de Lorenzo Da Ponte. Selon le chef italien, « l’opera seria avait trouvé avec le poète Metastase son expression la plus haute, son point de référence. Si on analyse les livrets de Metastase, on y trouve tous les traits importants de l’opera seria : l’action dramatique réduite à sa plus stricte expression, la recherche psychologique des personnages, l’alternance rigide entre récitatifs et airs à da capo, la rareté des ensembles, la disparition du chœur. Tout était au service exclusif de ce qui s’appelait à l’époque le belcanto, avec sa qualité d’émission, la tenue expressive, et surtout la capacité à improviser de la part des solistes, afin d’attirer le public au théâtre. D’une certaine manière, “La Clémence de Titus” représente le trait d’union entre le drame pré-mozartien et celui qui prend naissance au début des années 1800. En adaptant le livret de Metastase, Mazzolà ouvre de nouvelles formes à l’aria, parmi lesquelles se distingue le Rondo, et il donne une grande place aux ensembles et rend leur présence et leur dignité aux chœurs. »

Attilio Cremonesi rappelle que « Leopold aimait à se reconnaître dans la figure de Titus et dans sa mort, survenue après seulement deux années de règne. On a même fini par l’appeler le “Titus allemand”. Ces informations sont capitales pour comprendre comment Mozart, malgré le succès de ses opéras avec Da Ponte et de ses Singspiel (“L’Enlèvement au sérail”, “La Flûte enchantée”) a pu revenir à un style musical et opératique, le “dramma serio”, qu’il avait lui-même contribué à rendre obsolète». L’action a pour cadre la Rome de l’an 79, où l’empereur Titus échappe de justesse à l’attentat que son meilleur ami Sesto a fomenté contre lui, à l’instigation de l’ambitieuse Vitellia. Celle-ci avait vu s’envoler son espoir de monter sur le trône lorsque Titus avait décidé d’épouser Bérénice, la fille du Roi de Judée. Mais l’empereur décida de renoncer à Bérénice pour épouser Servilia, cette dernière le suppliant de la laisser épouser Annio…

Virtuose du rôle-titre, le ténor anglais Jeremy Ovenden chantera au Théâtre du Capitole aux côtés de la soprano lettone Inga Kalna dans le rôle de Vitellia. La mezzo-soprano israélienne Rachel Frenkel aura les traits de Sesto, et la soprano espagnole Sabina Puértolas ceux de Servilia — après ses performances sur la même scène dans “Le Couronnement de Poppée” en 2006, “Le Retour d’Ulysse dans sa patrie” en 2007, “Le Turc en Italie” en 2016. Déjà réunis deux ans auparavant au Capitole dans “Béatrice et Bénédict”, on retrouvera la mezzo-soprano québécoise Julie Boulianne et le baryton français Aimery Lefèvre dans les rôles d’Annio et Publio.

> Jérôme Gac

photo : “La Clémence de Titus” © Patrice Nin

  • Du 22 juin au 1er juillet, mardi et vendredi à 20h00, dimanche à 15h00, au Théâtre du Capitole (place du Capitole à Toulouse, 05 61 63 13 13) ; rencontre avant la représentation à 19h00 ; conférence le mardi 19 juin à 18h00