> Les innocents

Dans le cadre du festival “Universcènes”, création à la Gare aux Artistes de “Romeo & Juliet (The Sacrifice of Innocence)”, une adaptation de l’œuvre de Shakespeare par la metteuse en scène Céline Nogueira. Entretien.

De quelle manière s’inscrit votre collaboration avec le festival “Universcènes” dans votre parcours de metteuse en scène et enseignante ?

> Céline Nogueira : « Aurélie Guillain, professeure de littérature américaine à l’Université Jean-Jaurès, m’a proposé de mettre en scène en 2007 la troupe de théâtre anglophone Les Sœurs Fatales, au moment où je développais à Toulouse les premières passerelles d’échange pédagogique et artistique avec le Stella Adler Studio et la New York University. Créer en langue anglaise ou anglophone tout en transmettant des outils d’interprétation aux étudiants et comédiens en formation de l’Université était irrésistible. La troupe a rejoint le festival “Universcènes” dès la deuxième collaboration, et sept créations sont nées depuis. Le festival a pour mission de promouvoir les nouvelles écritures européennes via la découverte des œuvres et auteurs contemporains, la traduction, et la mise en scène de ces œuvres dans leur langue d’origine surtitrée en français. Nous intégrons aussi parfois la langue des signes. Les traductions universitaires publiées aux Presses Universitaire du Midi permettent de faire circuler les œuvres : je pense à “Ferrite a morte”/“Blessées à mort” de Serena Dandini, ou “The Talking Cure”/“Cure à l’anglaise” de Christopher Hampton. Aujourd’hui, les formats et choix de texte sont plus souples, mais le défi de collaboration des professionnels du spectacle avec des universitaires reste intact. Cette programmation universitaire “hors circuit” me permet de travailler hors pression, dans la confiance mutuelle et le respect des talents de chacun. J’y gagne une liberté de création, de ton, d’expression, je développe au fil des ans une capacité d’adaptation, d’observation et d’inventivité à toute épreuve (ou presque) et j’entretiens cette double mission de création et transmission, essentielle pour moi. Nous avons jusqu’ici exploité un spectre large d’œuvres anglophones : contemporain anglais (Edward Bond, Christopher Hampton, David Hare), canadienne (Ann-Marie MacDonald), écossais (David Greig), réaliste américain (Arthur Miller). »

Votre choix s’est porté cette année sur une célèbre pièce de Shakespeare. Pourquoi un texte du répertoire classique ?

« J’entretiens avec l’auteur une relation un peu obsessionnelle, peut-être parce que son écriture suit les battements du cœur! C’est en travaillant Juliet, Emilia, Le Fou du “Roi Lear” sur le plateau à New York, avec la technique Alexander puis Annie Occhiogrosso, que j’ai fait l’expérience de cette langue et de ses particularités… à cueillir et utiliser avec prudence, comme une herbe qui se fait remède ou poison selon comment elle est utilisée! J’ai écrit un mémoire sur les niveaux de jeu chez Richard II (dirigé par Raphaëlle Costa de Beauregard). Avant “Romeo & Juliet”, j’ai monté “Goodnight Desdemona Goodmorning Juliet”, “Dunsinane” (une suite de “MacBeth” par David Greig), écrit “Of Kings and men” au Théâtre Garonne — toutes inspirées d’œuvres shakespeariennes. Avec “Romeo & Juliet”, j’ai voulu rendre hommage à la jeunesse et à l’innocence. D’abord à ces jeunes étudiants, ces “millenials” que j’observe ces dernières années. J’aime voir comment ces jeunes se transforment en puissance de scène et quels êtres humains ils deviennent. Accompagner l’autre un temps à grandir, à tenir sa colonne vertébrale, est très émouvant. Tous s’expandent. L’effet troupe fait cela. Je les scrute et renifle leur fraîcheur, leur arrogance, leur folie, leurs rébellions respectives, leurs amours… Je voulais magnifier cela sur le plateau. Après “pa.tri.ar.chy”, je pressentais que j’avais ma Juliette, mon Roméo, et que la majorité du groupe était prête pour le défi. »

Quelle est votre perception des personnages de Roméo et Juliette ?

« Je ne veux pas raconter l’histoire de deux amoureux, mais bien celle DES amoureux. D’amour il est question chez chacun des jeunes de la pièce et j’ai voulu m’attarder sur cette jeunesse-là qui va, comme le couple R&J, périr. Ces jeunes vivent dans la terreur constante de la Mort qui rôde parmi eux comme la peste aux portes de Vérone, d’une épée prête à trancher, de lois qu’ils ne reconnaissent pas. Tout ça parce qu’une guerre de famille continue d’être alimentée sans que personne ne sache plus pourquoi. Je voue une affection particulière à Benvolio par exemple, peut-être parce que j’ai passé des mois à essayer de comprendre sa disparition. C’est quand j’ai élucidé son sort que j’ai assumé ma perspective : celle d’innocents sacrifiés au nom d’un conflit qu’ils n’ont pas choisi. R&J ce sont tous ces jeunes qui refusent le masque et l’hypocrisie du système en place. Ceux qui ont accepté la violence et se sont soumis par le passé sont devenus des adultes tyranniques, complaisants et défaillants et ceux qui misent sur leur liberté d’expression… meurent. Nous en sommes toujours là, non ? Je voulais raconter cette fougue rebelle chez ces jeunes qui veulent aimer et je voulais proposer au public de retomber en enfance, nous souvenir de notre premier baiser. Pour ce faire, il fallait envisager une nouvelle dramaturgie — celle de l’Innocence sacrifiée. »

Un travail d’adaptation a-t-il été nécessaire pour mettre en scène la pièce dans le contexte d’une économie de festival de théâtre universitaire ?

« Oui! La représentation dure une heure et trente minutes alors que nous avions six heures de matière! Mais maintenir une exigence de travail sur l’ensemble du texte était illusoire avec un casting de quinze étudiants et si peu de temps. Les moyens matériels ont diminué et les grèves ont profondément chamboulé les répétitions. Avec le blocage de La Fabrique, à l’Université de Toulouse Jean-Jaurès, “Universcènes” a été délocalisé à la Gare aux Artistes à Montrabé et, dans ce chaos, il fallait se laisser transformer et s’adapter selon les circonstances. J’ai donc assumé l’axe du “sacrifice des innocents” : j’ai sacrifié des personnages ou moments forts et choisi parfois de montrer plutôt que dire. J’ai ainsi choisi la présence des parents comme des ombres peut-être “déjà mortes”. Les mères sont silencieuses ou soumises et les pères sont émotionnellement défaillants. Ils s’adressent à leur progéniture par entremetteurs ou messagers. Les parents Capulet n’ont pour contact direct que l’autorité sentencieuse, le blâme ou la menace tandis que les Montaigu se dérobent jusqu’au suicide. »

Les interprètes ne sont pas professionnels, mais ont-ils déjà une expérience de la scène et comment les préparez-vous ?

« Parmi les quinze interprètes, certains sont débutants d’autres se professionnalisent. Le plus grand défi est d’harmoniser les “niveaux”, faire en sorte que les débutants soient aussi crédibles que les plus formés. J’accorde donc un temps de training physique et émotionnel rigoureux et endurant depuis le casting jusqu’aux représentations. Je les observe via des improvisations qui me permettent de définir leurs habitudes, compétences, limites, avant que de distribuer un rôle. Professionnel ou non, le corps s’impose avec ses bagages de tensions physiques et émotionnelles que le training s’emploie à déterrer puis libérer. Dans une tragédie, ce qui touche c’est la faille. Or les étudiants ne sont pas forcément préparés à s’exposer. Ça s’apprend. Pour permettre au corps d’être vulnérable sur un plateau, je travaille avec les pratiques énergétiques et somatiques qui préservent l’intégrité corporelle des étudiants et comédiens. Enfin, pour dire et ressentir la poésie shakespearienne, le souffle doit être maîtrisé, la diction impeccable et la scansion du pentamètre intégrée de façon organique, comme pour les alexandrins chez nous. Nous travaillons la gymnastique de la bouche et la gestion du souffle depuis l’ouverture de la mâchoire, pour savourer les voyelles, à la musculation de la langue pour entreprendre le frappé des consonnes jusqu’au rythme de la pensée. C’est parfois rébarbatif pour un débutant mais terriblement excitant lorsque le rythme, l’émotion d’un pentamètre jaillit soudain de son ventre à travers soi, comme par magie… ».

Quelle est la place de l’écriture de plateau et de l’improvisation dans ce contexte ?

« Elle est absolument nécessaire! Tout ce que je travaille en amont me sert à préparer le terrain imaginaire. Dès que le travail plateau commence, les improvisations et expérimentations me servent à trouver les images et postures qui me donneront la sensation que je veux, celle que j’ai pressentie au moment du choix de la pièce et que je dois “re-trouver”. Durant le training dont je parlais, je me laisse inspirer de ce que je vois et ressens. Je peux préméditer un programme de répétition mais mon travail est empirique : chaque jour tout peut changer, je défais, je teste, je demande beaucoup de malléabilité mais aussi une grande capacité de proposition. Certains corps sont plus audacieux que d’autres mais c’est mon rôle d’encourager ceux à qui l’on n’a pas permis de s’exprimer. Laisser faire les accidents et le hasard des postures, être à l’écoute de l’énergie individuelle et de groupe peut transformer la création du jour au lendemain. Ce qui ne change pas, c’est l’émotion et la vibration que je veux ressentir au final. Peu importe la forme. Sur le plateau, je sculpte les corps dans l’espace, je cherche le “dessin” des corps qui vibre juste et qui me fera vibrer. Je peux couper ou rajouter du texte jusqu’à la première représentation. Nous échangeons aussi de nombreux supports d’inspirations pour alimenter l’imaginaire commun. Le reste, l’assemblage, la magie de la rencontre qui prend ou pas, ce processus de création c’est comme tomber amoureux, on entre dans un autre espace-temps, on se métamorphose, on rit, on pleure et tout à coup, on en sort et on ne sait plus bien comment ça s’est passé. Alors on relit son Journal, on revit les fragments les plus intenses pour se rappeler que ça a existé et comment c’est né et puis… comme l’innocent Roméo, on se laisse happer par le prochain… ».

> Propos recueillis par Jérôme Gac

photo © Céline Nogueira

  • “Romeo & Juliet (The Sacrifice of Innocence)”, du mardi 3 au mercredi 4 avril,
  • Festival “Universcènes” : du 3 au 13 avril, 19h00, à la Gare aux Artistes (allée de la Gare à Montrabé, périphérique de Toulouse/sortie n°15, gratuit pour les étudiants), www.universcenesreservations.wordpress.com