> Les maîtres du baroque

Les « Magnificat » de Johann Sebastian Bach et Antonio Vivaldi, le « Dies iræ » de Delalande sont interprétés par l’ensemble À Bout de Souffle, lors de concerts à Toulouse et en Aveyron.

Fondé et dirigé à Toulouse par Stéphane Delincak, l’ensemble vocal et instrumental À Bout de Souffle se produit cet été à l’église Saint-Exupère de Toulouse et lors de deux concerts en Aveyron, au Festival de Sylvanès et au Labyrinthe musical en Rouergue, avec les sopranos Cécile Granger et Anne-Laure Touya, le contre-ténor Cyrille Lerouge, le ténor Bastien Rimondi et la basse Matthieu Le Levreur.

Pour ce programme d’œuvres sacrées, on entendra le « Credo » et le « Magnificat » d’Antonio Vivaldi, ainsi que le « Magnificat » (Mon âme magnifie le Seigneur) de Johann Sebastian Bach. Ce cantique célébrant l’avènement d’une nouvelle ère a été composé en 1723, pour le premier Noël du musicien à Leipzig. Nouveau cantor (maître de chapelle) de l’église Saint-Thomas, Bach livra ce chef-d’œuvre après avoir écrit et interprété une à deux nouvelle(s) cantate(s) par semaine durant sept mois. L’attente était alors grande dans une ville en manque de divertissements musicaux, où l’opéra venait de fermer ses portes. Grandiose et exubérante, mélange de chœurs puissants et d’airs sensibles, le « Magnificat » est l’une des rares pièces de Bach en latin — langue autorisée lors de trois fêtes de l’année liturgique, le reste du répertoire luthérien étant chanté dans la langue du pays.

Comme le rappelle Gilles Cantagrel, « à l’exemple des catholiques, les luthériens, qui vénèrent la Vierge Marie, la célèbrent au cours des vêpres solennelles du jour de la Nativité. Le chant du “Magnificat”, qui commémore les paroles de Marie lors de sa visite à sa cousine Élisabeth, est l’un des temps forts de la célébration. Aux trois grandes fêtes du calendrier liturgique luthérien — Noël, Pâques et la Pentecôte —, le “Magnificat” pouvait être exécuté en musique figurée, c’est-à-dire avec voix et instruments, et dans la version traditionnelle, en latin, selon une antique tradition remontant aux premiers siècles de la chrétienté. Vénérable langue de l’Église chrétienne, le latin rehaussait la solennité, comme ce pouvait être également le cas le jour de la fête de la Visitation, le 2 juillet. Sans récitatifs ni airs de commentaires, moins encore de chorals, Bach s’emploie, en diversifiant à l’extrême son langage musical, à libérer les affects et à exalter l’expression spirituelle du texte. Il surmonte cette difficulté en en distribuant les paroles à des soli, un duo, un trio, au chœur, selon la résonance que ce texte doit prendre en chacun de ses auditeurs », relate le musicologue.

Pour l’historien de la musique Patrick Barbier, « le chœur d’ouverture demeure certainement l’une des pièces les plus connues du compositeur par son écriture éclatante et la jubilation de ses vocalises sur le mot “Magnificat” : à grand renfort de trompettes et timbales, Bach laisse éclater le cri d’allégresse de Marie qui fait suite à la nouvelle annoncée par l’Ange. Le “Magnificat” se conclut triomphalement par la reprise du chœur initial sur les mots “Sicut erat in principio”, toujours rehaussé de l’éclat des trompettes et timbales, mais abrégé pour cette seconde fois ».

Le programme affiche également le « Dies iræ » (Jour de colère) de Michel-Richard Delalande. Cette séquence de la liturgie des funérailles annonce « Tremblez, pauvres pécheurs! Le monde sera réduit en cendres et Dieu apparaîtra pour tout juger avec rigueur. » Il fut joué en 1690, à Versailles, aux funérailles de la princesse Marie-Anne de Bavière, dite Madame la Dauphine. Successeur de Lully auprès de Louis XIV, Delalande était alors Surintendant de la musique de la Chambre et sous-maître de la Chapelle Royale de Versailles. Comme Johann Sebastian Bach, il avait l’art de faire résonner pour le plus grand effroi et le plus grand plaisir des auditeurs français le silence éternel des espaces infinis.

Gagnant rapidement l’estime du roi, Delalande finira par obtenir toutes les charges de la musique à la cour. S’il compose des divertissements, des pastorales et des ballets, il est surtout reconnu pour ses œuvres religieuses — des pièces qui annoncent les cantates de Bach et des chœurs qui préfigurent les oratorios de Haendel. Il a laissé 71 grands motets ou grandes cantates, un « Magnificat », un « Te Deum », un “Cantique spirituel” sur des paroles de Racine, les “Trois Leçons de ténèbres”. Il est surtout le maître du grand motet français, constituant dans le cadre de la Chapelle royale un répertoire de grands motets — œuvres inspirées de textes latins tirés des Psaumes — qui deviendront des modèles en Europe. La postérité de ces motets se prolongera au sein du Concert Spirituel des Tuileries, société privée d’organisation de concerts à Paris : entre 1725 et 1730, Delalande est ainsi le musicien le plus programmé dans la capitale.

Le grand motet à la manière de Delalande définit et fixe le cadre, l’esthétique d’une formule transmise par ses aînés (Étienne Moulinié, Jean Veillot, Pierre Robert, Henri Du Mont), formule dont le succès se poursuit en France durant un long siècle. Le modèle est repris par les musiciens qui écrivent des œuvres semblables pour le Concert Spirituel au cours du XVIIIè siècle, mais aussi par des étrangers comme Benedetto Giacomo Marcello et Georg Friedrich Haendel. À la demande de Louis XV, François Colin de Blamont, élève de Delalande, entreprend en 1729 une édition définitive des quarante motets les plus célèbres de son maître.

À propos de ce corpus d’une grande expressivité, le disciple écrit : « Le grand mérite de M. De la Lande consistait dans un merveilleux tour de chant, un précieux choix d’harmonie, une noble expression, faisant toujours valoir les paroles qu’il avait à traiter, en rendant le sens véritable, le majestueux et le saint enthousiasme du Prophète… Ici, savant et profond, là simple et naturel, il faisait toute son étude et mettait toute son application à toucher l’âme par la richesse de l’expression, et des vives peintures, et à délasser l’esprit par les agréments de la variété, non seulement dans le merveilleux contraste de ses morceaux, mais dans le morceau même qu’il traitait ; ce qu’il est aisé de voir par les disparates ingénieuses dont il ornait ses ouvrages, et par les traits de chants gracieux, aimables, qui servaient, pour ainsi dire, d’épisodes à ses Chœurs les plus travaillés », affirme Colin de Blamont.

Tempérament généreux, débordant d’un intense lyrisme, Delalande a su trouver un parfait équilibre entre l’esprit liturgique, l’art décoratif et le beau. Son style unit la rigueur à la grâce, la gravité à la tendresse. Il sert un art qui ignore le « baroquisme » à outrance et dont les éléments dynamiques trouvent à s’intégrer en une parfaite unité. Certains de ses motets, tels le « Regina cœli » ou le « Dies iræ », utilisent pour thème initial un motif de plain-chant, et son « Dies Iræ » déploie une grande variété de matériaux musicaux.

> Jérôme Gac

photo © D. R.

  • Dimanche 11 août, 17h00, à l’abbaye de Sylvanès (12), 05 65 98 20 20,
  • Mardi 13 août, 20h00, à l’église Saint-Exupère (33, allées Jules-Guesde à Toulouse),
  • Mercredi 14 août, 21h00,à la collégiale de Villefranche-de-Rouergue (12), 05 65 45 13 18