> L’impatient

À Toulouse, “Le Barbier de Séville” de Rossini sera dirigé par Attilio Cremonesi au Théâtre du Capitole, dans une mise en scène de Josef Ernst Köpplinger, avec notamment Florian Sempey.

“Le Barbier de Séville” est présenté en clôture de la saison de l’Opéra national du Capitole, dans une mise en scène de Josef Ernst Köpplinger qui dirige le Staatstheater am Gärtnerplatz de Munich — en coproduction avec cette institution munichoise et le Liceu de Barcelone. L’ouvrage de Rossini a été créé en 1816, à Rome, sur un livret de Cesare Sterbini inspiré de la fameuse pièce de Beaumarchais — première partie d’une trilogie, dont “Le Mariage de Figaro” constitue le deuxième volet.

Créée en 1775, la pièce avait été déjà mise en musique avec succès par Giovanni Paisiello, en 1782. “Le Barbier de Séville” est le dix-septième opéra de Gioacchino Rossini, qui le compose en deux ou trois semaines seulement, à l’âge de 24 ans. Comme souvent, il emprunte à ses ouvrages précédents — “Aureliano in Palmira” et “Elisabetta regina d‘Inghilterra”, notamment — mais ces réutilisations sont habiles et brillantes. Sérénades, duos, ensembles inondent ainsi cette partition inventive de vocalises et de portraits hauts en couleurs…

La première représentation s’avère pourtant un véritable fiasco. La salle est en effet acquise aux admirateurs de Paisiello, et plusieurs incidents se produisent sur scène : l’un des interprètes tombe et se blesse, la guitare du ténor est désaccordée, un chat fait irruption sur scène, et Rossini, jouant la partie clavecin, est copieusement sifflé… Or, dès le lendemain, la magie opère et le succès du “Barbier” se confirme et ne se démentira plus.

“Le Barbier de Séville” est un opera buffa, genre typiquement italien trouvant ses origines dans les intermezzi comiques du XVIIIe siècle qui entrecoupaient les opera seria. Ces intermèdes mettaient en scène des personnages placés devant le rideau, leur but était de divertir les spectateurs pendant les changements de décor. Ces courtes pièces étaient bien souvent écrites en dialecte, et empruntaient leurs personnages à la Commedia dell’arte ou à la vie quotidienne. Leur style était léger, populaire, le caractère humoristique, et la voix de basse très appréciée.

Au fil du temps, le récitatif se modifie: il est devenu plus naturel, plus concis et joue davantage sur les effets comiques ou burlesques. Le librettiste Carlo Goldoni et le compositeur Baldassare Galuppi apparaissent comme les artisans du genre et établissent un équilibre entre la partie seria et la partie buffa. En prenant de l’ampleur, ces œuvres comiques prirent la dénomination d’opera buffa. On cite “La Servante maîtresse” (1733) de Giovanni Pergolèse comme l’un des chefs-d’œuvre du genre, dont on peut saisir la portée musicale et politique à travers la fameuse Querelle des Bouffons (1752).

Rossini s’inscrit dans la tradition en respectant la typologie des personnages, et le cadre général dont la structure met en avant les nombreux ensembles vocaux, la scène typique de stupéfaction, mais il se montre novateur en dotant l’opera buffa d’une virtuosité réservée jusque-là au seul opera seria, créant ainsi une virtuosité bouffe qui dépasse de loin le rythme de la parole. Son écriture orchestrale participe à ce mouvement ; sa musique témoigne avec finesse des différents aspects comiques des personnages et des scènes.

L’histoire du “Barbier de Séville” se déroule à Séville, où la jeune Rosina est tenue recluse par son tuteur, le vieux docteur Bartolo, qui s’est mis en tête de l’épouser pour garder sa dot. Mais Rosina s’est éprise du jeune Comte Almaviva qui, avec la complicité de Figaro, va tout tenter pour approcher son aimée… Ici, le comique de farce issu de la Commedia dell’arte (gags en cascades, déguisements et quiproquos) se double en effet d’une ironie de caractère plus moderne: Rosina est une indomptée insolente ; Figaro est un valet débrouillard et un roturier en quête d’ascension sociale ; Almaviva est un jeune noble amoureux qui a plus d’égards pour les conseils de son barbier que ceux des personnes de son rang…

On retrouvera dans la fosse le chef italien Attilio Cremonesi à la tête de deux distributions : la seconde permettra d’apprécier de jeunes talents tels Adèle Charvet (Rosina) et Julien Véronèse (Basilio) ; la première réunira Eva Zaïcik pour interpréter Rosina, le jeune ténor Kévin Amiel dans le rôle d’Almaviva, la basse Roberto Scandiuzzi sous les traits de Basilio, Florian Sempey qui fera ses débuts sur la scène du Théâtre du Capitole en Figaro, son rôle de prédilection. Le baryton girondin affectionne particulièrement ce personnage qu’il défend partout dans le monde depuis dix ans (Opéra de Bordeaux, Opéra de Paris, Royal Opera House à Londres, Festival Rossini de Pesaro, Opéra de Rome, Théâtre des Champs-Élysées, Opéra de Marseille, Grand Théâtre du Luxembourg, Chorégies d’Orange, etc.).

Florian Sempey confesse à propos du rôle de Figaro : « Mon interprétation a évolué au fil du temps, naturellement. Lorsque j’ai commencé à le chanter, je ne voyais que son côté pétillant, fougueux, cette gaîté qu’il fait rayonner partout autour de lui. Peu à peu, je me suis rendu compte combien il était mû par ses intérêts personnels, et au premier chef par l’argent. Il porte en lui une profonde haine de classe, que ce soit envers l’aristocratie incarnée par le Comte Almaviva ou la bourgeoisie représentée par Bartolo. Chez Beaumarchais, cette dimension éclatera au grand jour dans “Le Mariage de Figaro”, mais elle couve tout au long du “Barbier”. »(1)


Florian Sempey assure que « Figaro frise l’obséquiosité avec Almaviva, parce qu’il en a après son argent, mais il n’a aucune sympathie pour lui. Avec Rosina, il a trouvé plus malin que lui, comme il le dit lui-même. Toute cette intrigue l’agace, il est impatient d’en finir : d’ailleurs, il ne cesse de presser tout le monde : presto, presto! J’ai voulu explorer la face sombre du personnage, et faire jouer la dualité entre la joie et le ressentiment. C’est dans la production de Laurent Pelly, aux Théâtre des Champs-Élysées en 2017, que j’ai pu commencer à approfondir cette ambivalence, non seulement psychologiquement, mais aussi vocalement. »(1)

Le metteur en scène Josef Ernst Köpplinger précise : « Contrairement à Da Ponte pour “Les Noces de Figaro” de Wolfgang Amadeus Mozart, le librettiste de Rossini, Cesare Sterbini a beaucoup arrondi les angles dans “Le Barbier de Séville”. Il a gommé toute la charge prérévolutionnaire de la trilogie de Beaumarchais. Il faut d’une manière ou d’une autre retrouver l’extrême tension sociale sous-jacente à l’action. […] Rossini place “Le Barbier” sous le signe de la musique légère et d’une sorte de théâtre de l’absurde. Il ne faut certainement pas renoncer à la comédie, au contraire, mais il faut faire sentir que tous ces personnages ne savent pas dans quoi ils sont en train de s’engager : littéralement, ils “courent” à leur perte. Et c’est là qu’il faut chercher l’essence comique de cet ouvrage et de sa musique: la précipitation, l’accélération perpétuelle de l’action et du rythme, un tourbillon qui aveugle les personnages et nous fait rire, mais d’un rire un peu vertigineux. Et c’est ce vertige qui explique les moments où, au contraire, action et musique sont souvent suspendus à une musique hypnotique, comme un arrêt sur image, un “freeze” au bord de l’abîme. Cela, c’est le génie de Rossini. »(1)

À propos de sa mise en scène qui a pour cadre l’Espagne des années 1960, Josef Ernst Köpplinger ajoute : « La dictature de Franco est une période de forte répression en Espagne, finalement assez comparable à l’Italie de Rossini sous la domination réactionnaire de l’Autriche. Elle me permet de traiter les tensions sociales, les abus de pouvoir, le poids qui pèse sur la condition féminine, les lâchetés et les compromis auxquels conduit toujours le musèlement d’une société, mais aussi le demi-monde Figaro, où évoluent les prostitués et les voyous, les transgressions douces-amères et les plaisirs volés. Il y a dans tout cela une atmosphère acérée, comme le fil du rasoir ou les piquants des cactus andalous. »(1)

> Jérôme Gac

photo © Christian POGO Zach

  • Du 20 au 29 mai, au Théâtre du Capitole (place du Capitole à Toulouse, 05 61 63 13 13),
  • Journée d’études, jeudi 12 mai, de 9h00 à 17h00, au Théâtre du Capitole (entrée libre),
  • Conférence, vendredi 13 mai, 18h00, au Théâtre du Capitole (entrée libre),
  • Rencontre avec A. Cremonesi, samedi 21 mai, 16h00, au Théâtre du Capitole (entrée libre),

(1) Vivace n°13