> Paris au XXe siècle

Le Théâtre du Capitole met à l’affiche une production signée Renaud Doucet de “La Bohème”, opéra de Puccini dirigé par Lorenzo Passerini.

Imaginée en 2017 par le metteur en scène Renaud Doucet et son acolyte André Barbe, scénographe et costumier québécois, une production de “La Bohème” est à l’affiche du Théâtre du Capitole — coproduction du Théâtre de Saint-Gall, en Suisse, et du Scottish Opera, à Glasgow. Directeur artisitique de l’Opéra national du Capitole, Christophe Ghristi assure à leur sujet : « Ils ont fort peu travaillé en France mais font une magnifique arrière, de Vienne à Glyndebourne, et de Venise à Hambourg. Tous deux ont une conception artisanale et virtuose de leur métier, et cette production créée à Glasgow est à cette image: à la fois flamboyante et lyrique, moderne et toujours surprenante. »

Créé au Teatro Regio de Turin en 1896, sous la direction d’Arturo Toscanini, sur un livret en italien de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica, l’ouvrage de Puccini est l’adaptation des “Scènes de la vie de bohème” d’Henry Murger, qui parut en feuilleton dans le journal parisien Le Corsaire entre 1845 et 1849, avant d’être représentée sous une forme dramatique au Théâtre des Variétés. Giacomo Puccini devint célèbre en 1893, lorsque son ouvrage “Manon Lescaut” remporta un grand succès. C’est aussi la première collaboration du compositeur avec les librettistes Giacoma et Illica, avec lesquels il créera ses trois opéras suivants : “La Bohème” qui reçut un succès mondial en dépit d’un accueil plutôt tiède lors de la première, “Tosca” en 1900 et “Madame Butterfly” en 1904.

Dramaturge et polémiste, Luigi Illica propose en 1893 une première trame de son adaptation de “La Bohème”, assez proche de la version originale, qu’il adresse à Giuseppe Giacosa, ami de Sarah Bernhardt et tête pensante d’un groupe d’écrivains naturalistes. Malgré les divergences d’Illica et les exigences de Puccini, les trois artistes collaborent sous la férule d’un conseiller artistique et payeur, nommé Ricordi. L’adaptation consiste notamment à réduire le nombre des personnages : les souffrances du couple Rodolfo et Mimì constituent le fil conducteur de l’opéra ; à leurs côtés, le couple Marcello et Musetta sont leur antithèse. Quelques personnages secondaires subsistent : les deux amis Colline et Schaunard, et d’autres personnages qui font des apparitions, comme par exemple le propriétaire. Pour les besoins du livret et en raison de la réduction du nombre de personnages, comme dans la pièce de théâtre, deux personnages de Murger ont donné naissance à la fragile figure de Mimi qui occupe, avec son amant Rodolfo, le devant de la scène. Dans l’opéra, la maladie de Mimì cristallise la tension et donne une tonalité réaliste au récit.

L’histoire est située dans le Paris des années 1830. C’est alors la première fois que la ville est représentée à l’opéra de manière moderne: le quartier latin, Montmartre, la mansarde de peintre et le café Momus sont les lieux de l’action. Le café Momus est un lieu mythique, le lieu de rencontre de la Bohème artistique et littéraire du moment, mais aussi des auteurs du Journal des Débats, dont la rédaction est installée au premier étage du bâtiment. Le café Momus est un lieu de passage incontournable pour les héros d’Henry Murger, Marcel, Rodolphe, Schaunard et Colline. Murger s’est d’ailleurs inspiré d’artistes de l’époque : le peintre et compositeur Schanne devient Schaunard — le terminaison en « ar » ou « ard » est caractéristique de l’esprit Bohème —, Marcel n’est autre que le peintre Tabar, le personnage de Colline est imaginé à partir de deux philosophes ayant existé, Jean Wallon et Marc Trapadoux. Quant à Rodolphe, il est le portait de Murger lui-même.

Véritable philosophie de la vie qui permet d’aborder le rapport de l’artiste avec la société bourgeoise, la vie de Bohème est un thème cher à Puccini qui eut une jeunesse désargenté — il déclina même un poste de professeur au Conservatoire, renonçant ainsi à une certaine sécurité matérielle. Le thème entre également dans les préoccupations des deux librettistes qui s’inscrivent dans le sillage de la Scapigliatura, ce mouvement artistique et littéraire qui se développe en Italie du Nord entre 1860 et 1880 en s’inspirant des modèles allemands (E.T.A. Hoffman, Henrich Heine) et français (Baudelaire) — le mot Scapigliatura est d’ailleurs une libre traduction du terme français « Bohème ».

Les artistes appartenant à ce mouvement, les Scapigliati, ne revendiquent pas l’appartenance à une quelconque école, et ne s’identifient à aucune structure, d’où sans doute la mythique réputation de leur vie indisciplinée et sans règles. Leur message n’en fait pas moins surgir le conflit existant entre l’artiste et la société bourgeoise. Dans ses “Scènes de la vie de bohème”, Murger décrit une « faune artistique », surtout des peintres, anticonformiste et en rébellion contre le modèle dominant véhiculé par les valeurs du romantisme bourgeois et ses normes morales traditionnelles. Les auteurs de “La Bohème” ont choisi une jeunesse émancipée et pleine de fougue pour incarner la désinvolture et la frivolité qui caractérise l’attitude des Bohèmes, leurs espoirs et leur croyance en l’immortalité de l’amour et de l’amitié, leurs déconvenues aussi. Ici, la jeunesse insouciante apparaît comme une représentation métaphorique de cette Bohème artistique.

Le compositeur voulait aussi dépeindre une ville à travers mille détails et mille touches impressionnistes. Le langage théâtral de Puccini est alors unanimement loué pour son originalité. Le musicien possède une maîtrise de l’orchestration hors du commun et ses audaces harmoniques révèlent l’esprit novateur de son écriture. Debussy déclara même : « Je ne connais personne qui ait décrit le Paris de cette époque aussi bien que Puccini dans “La Bohème” ». Puccini est avant tout un maître dans l’art de construire une trame mélodique d’une grande intensité et au lyrisme généreux.

Sous la direction du jeune chef italien Lorenzo Passerini, deux distributions alterneront au Théâtre du Capitole pour incarner le couple Mimì-Rodolfo : les sopranos Vannina Santoni et Anaïs Constans auront pour partenaires les ténors Liparit Avetisyan et Azer Zada. Dans les rôles de Musetta et Marcello, les sopranos Marie Perbost et Andreea Soare se produiront aux côtés des barytons Mikhail Timoshenko et Jérôme Boutillier.

À propos de cette mise en scène qui installe l’action au cœur d’un marché aux puces parisien, le scénographe André Barbe explique : « En voyant Mimì, le spectateur comprend immédiatement qu’elle est malade du cancer. On a l’impression que c’est son dernier voyage, elle semble chercher l’esprit qu’elle croit romantique de Paris. Elle s’attarde dans une boutique Art Déco, dans laquelle le propriétaire lance un disque de “La Bohème”. Elle s’assoit alors et s’imagine l’action prendre vie. D’une certaine façon, elle se crée “sa” Bohème. La boutique Art Déco suggère à son imagination toute cette époque des années 1920 où les artistes d’Europe et d’Amérique se pressaient à Paris. Le spectateur voyage donc entre les années 1920 et le Paris d’aujourd’hui. »

Le metteur en scène Renaud Doucet ajoute : « Nous souhaitions présenter un moment d’effervescence de Paris, et malheureusement de nombreuses références de l’époque artistique 1840 se sont un peu perdues dans la mémoire collective. Avec les années 1920, on retrouve cette effervescence avec un peu plus de références partagées. Cela nous permet par exemple de proposer à chaque artiste du chœur d’incarner une personnalité artistique de l’époque, dont plusieurs sont encore bien célèbres! Jean Cocteau, Pablo Picasso, Gertrude Stein par exemple, ou encore Serge Diaghilev, Anna Pavlova… “La Bohème” a par ailleurs quelque chose d’intemporel, il me semble qu’il fait partie des opéras que l’on pourrait transposer dans de nombreuses époques différentes. »

> Jérôme Gac


photo “La Bohème” © Sally Jubb

 

  • “La Bohème”, du 26 novembre au 6 décembre au Théâtre du Capitole (place du Capitole à Toulouse, 05 61 63 13 13)