> Prokofiev et Chostakovitch

Tugan Sokhiev ouvre la saison de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse à la Halle aux Grains avec un concert qui invite le pianiste Behzod Abduraimov et met à l’affiche des œuvres du XXe siècle.

La saison de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse s’ouvre comme de coutume à la Halle aux Grains avec concert dirigé par Tugan Sokhiev, directeur musical de la phalange depuis 2008. Il dirige deux partitions de l’ère soviétique signées Prokofiev et Chostakovitch. Né en 1990, le pianiste ouzbek Behzod Abduraimov (photo) est à cette occasion de retour à la Halle aux Grains pour interpréter le Deuxième Concerto de Prokofiev.

Virtuose du clavier et déjà auteur d’un premier concerto et de sa “Symphonie Classique”, Serge Prokofiev débute en 1912 l’écriture de son Deuxième Concerto pour piano, alors qu’il est encore étudiant au conservatoire de Saint-Pétersbourg. Il choisit la forme en quatre mouvements et s’efforce de gommer ce qui avait déplu dans le précédent : « Les reproches faits à mon premier concerto, dont le brio n’aurait eu d’autre but que de jeter de la poudre aux yeux et aurait présenté certaines tendances acrobatiques m’ont incité à aller chercher dans le second une plus grande profondeur », confessait Prokofiev.

Le musicien conçoit toutefois sa partition en accord avec les principes du courant futuriste qui brandissait à l’époque le fameux slogan de la « gifle au goût du public ». Son Deuxième Concerto pour piano est ainsi doté d’une cadence techniquement très exigeante dans l’« Andantino » initial, véritable exercice d’« athlétisme pianistique ». Le « Scherzo » est une toccata avançant dans un flot ininterrompu de doubles-croches que doit affronter le soliste, et l’« Intermezzo » qui suit fait figure de marche à l’humour grotesque ponctuée d’instants de détente. De grande dimension, le finale exprime tour à tour diverses atmosphères: violence, lyrisme sombre, méditation et pulsions vitales.

L’œuvre est dédiée à Maximilian Schmidhoff, un jeune pianiste dont Prokofiev avait fait la connaissance en 1909 et qui se suicidera quatre ans plus tard, avant que la partition ne soit achevée. Un scandale éclate lors de la création par le compositeur, à Saint-Pétersbourg, en août 1913 : l’auditoire témoigne alors d’un sentiment de « barbarie » semblant émaner du style motoriste d’une œuvre dans laquelle Prokofiev se livre à une phénoménale concentration d’énergie, même si toute élégie n’en est pas absente. Dix ans plus tard, à Paris, le musicien en reconstituera l’orchestration à partir de la partie soliste qu’il avait conservée.

Poursuivant un cycle exaltant dédié aux symphonies de Chostakovitch, Tugan Sokhiev dirigera ce soir-là la Dixième Symphonie du compositeur. En 1948, Dimitri Chostakovitch et d’autres musiciens de son temps avaient subi la terrible répression menée par Andreï Jdanov, lequel fit paraître une lettre rédigée par Boris Assafiev dans laquelle on lisait : « Les créations dans le domaine de la musique symphonique et de l’opéra sont toujours aussi médiocres. Cela vaut surtout pour les compositeurs qui incarnent le courant formaliste et antinational. Cette tendance est particulièrement marquée dans les œuvres des camarades Chostakovitch, Prokofiev, Khatchatourian, Miaskovsky et d’autres, dont la musique trahit de manière particulièrement nette des aspirations formalistes et des tendances antidémocratiques, étrangères au peuple soviétique et à son goût artistique. Cette musique se caractérise notamment par le rejet des principes fondamentaux du classicisme, par l’apologie de l’atonalité, de la dissonance et de l’absence d’harmonie, présentées comme l’expression de l’innovation et du progrès dans l’évolution formelle de la musique, par l’abandon d’éléments musicaux aussi essentiels que la mélodie, et par des combinaisons sonores chaotiques et névrotiques, qui transforment la musique en cacophonie. »

Chostakovitch est alors privé de son poste au Conservatoire de Moscou, et plusieurs de ses partitions sont censurées, telles les Sixième, Huitième et Neuvième Symphonies. Créée à la fin de l’année 1945, la Neuvième Symphonie avait déçu par sa trop courte durée et son aspect sarcastique, au moment où l’URSS triomphait de l’Allemagne nazie. Deux ans après la création de la Neuvième, la compositeur écrivait : « J’ai dit que la Septième et la Huitième étaient les premières parties d’une trilogie symphonique. La Neuvième n’en est pas la troisième partie. Ce sera, je l’espère, la Dixième ». Dès 1944, Chostakovitch avait en vain fait plusieurs tentatives d’écriture du troisième volet de cette trilogie ; ce n’est qu’après la mort de Staline, en 1953, qu’il achèvera le premier mouvement.

La Dixième symphonie sera créée avec succès à la fin de cette même année, par l’Orchestre philharmonique de Leningrad, sous la direction d’Evgueni Mravinski. Face aux critiques de l’Union des Compositeurs, Chostakovitch doit alors reconnaitre certaines faiblesses de sa partition : « Cette symphonie comporte quatre mouvements. En examinant le premier d’un œil critique, je vois que je n’ai pas réussi à créer ce dont je rêve depuis longtemps — un authentique allegro de sonate. Je n’y suis pas plus arrivé dans cette symphonie que dans les précédentes. […] Les compositeurs aiment souvent à parler d’eux-mêmes: je me suis efforcé, j’ai essayé, etc. Tel n’est pas mon propos. J’aimerais mieux savoir ce qu’éprouvent les auditeurs, ce qu’ils pensent. Mais je souhaiterais encore ajouter une chose: dans cette œuvre, j’ai cherché à exprimer les sentiments et les passions de l’homme ». Dans ses “Mémoires”, Chostakovitch apportera cette ultime précision à propos de cette page : « Il s’agit de Staline, et de l’époque de Staline ».

La Dixième Symphonie est la première œuvre de Chostakovitch écrite après la mort de Joseph Staline. Elle s’ouvre sur un long mouvement, noté « Moderato », qui s’étend sur près de la moitié de la longueur totale de l’œuvre. Le compositeur y développe trois thèmes mélodiques empreints de lyrisme et de poésie. Particulièrement oppressant, le bref deuxième mouvement est un « Allegro » dessinant un portrait musical de Staline dans un fortissimo continu tonnant comme un rouleau compresseur. Les derniers mouvements intègrent l’acronyme musical de Chostakovitch « D-S-C-H » (ré – mi bémol – do – si) : il alterne dans l’« Allegretto » avec celui du prénom d’Elmira Nazirova, pianiste qui était son élève et dont il était épris, avant une citation du “Chant de la terre” de Gustav Mahler ; noté « Andante – Allegro », le dernier mouvement s’achève par la répétition frénétique de la signature du compositeur au cœur d’une réjouissance musicale.

> Jérôme Gac

  • Concerto n°2 de S. Prokofiev par B. Abduraimov (piano),
Symphonie n°10 de D. Chostakovitch, sous la direction de T. Sokhiev,
vendredi 10 septembre, 20h00, à la Halle aux Grains, place Dupuy à Toulouse, 05 61 63 13 13