> Suicide à Venise

Jamais représentée à Toulouse, “La Gioconda” de Ponchielli ouvre la saison du Théâtre du Capitole dans une mise en scène d’Olivier Py, avec Béatrice Uria-Monzon et Ramón Vargas, sous la direction de Roberto Rizzi-Brignoli.

Ouvrage créé en 1876, à la Scala de Milan, “La Gioconda” sera représenté pour la première fois à Toulouse, dans une nouvelle production signée Olivier Py créée à la Monnaie de Bruxelles qui propose une vision onirique de ce drame régi par la mort et le sexe. Considéré en son temps comme le compositeur italien le plus talentueux de sa génération, Amilcare Ponchielli est surtout connu aujourd’hui pour cette œuvre dont fait partie le fameux ballet « La danza delle ore ». Pour Christophe Ghristi, directeur artistique du Théâtre du Capitole qui ouvre sa saison avec “La Gioconda”, « c’est l’un des opéras les plus fous et les plus fascinants de tout le répertoire. À partir de la pièce de Victor Hugo, Arrigo Boito a écrit un livret spectaculaire, ne reculant devant aucune outrance et déployant une fièvre et une émotion irrésistibles. Pour un tel ouvrage, il faut un grand et vrai metteur en scène de théâtre, n’ayant pas peur de l’excès et de la grandeur. Olivier Py est évidemment de ceux-ci. »

Dans l’histoire de l’opéra italien, la décennie 1870-1880 est peu fructueuse : Giuseppe Verdi traverse un passage à vide, et la génération suivante — Giacomo Puccini au premier chef, mais aussi Alfedro Catalani, Pietro Mascagni, Ruggero Leoncavallo, Umberto Giordano, Francesco Cilea, etc. — ne s’épanouira qu’à partir des années 1880 et 90. Amilcare Ponchielli va à lui seul occuper ces années creuses, avec une énergie et un talent inépuisables. Suite au succès de la seconde version de “I promessi Sposi” en 1872, il est très sollicité : il livre le ballet “Le Due Gemelle” (1873), l’opéra “I Lituani” (1874), et surtout en 1876 “La Gioconda”, commande du puissant éditeur Ricordi. Celui-ci organise une rencontre entre Ponchielli et Arrigo Boito — librettiste de Verdi et lui-même compositeur — autour de la pièce de Victor Hugo, “Angelo, Tyran de Padoue” (1835), un drame padouan dans lequel les personnages féminins ont la part belle.

Boito transpose l’action dans la Venise des doges, au XVIIe siècle, accentuant les références à Byron et à Shakespeare. Surtout, il intensifie encore le drame en imaginant le personnage de la Cieca, mère aveugle de Gioconda, victime absolue, et en développant celui de Barnaba, un traître nihiliste et radical à la manière d’un Iago. Conspirations et régates forment la toile de fond des déboires de la Gioconda, chanteuse victime des machinations de l’espion Barnaba. Elle finira par tout sacrifier pour sauver son bien-aimé, Enzo, et la maîtresse de celui-ci, Laura. Ponchielli, malgré certaines complexités excessives du livret qu’il demande à Boito de corriger, compose une musique opulente, d’une grande difficulté d’exécution mais très inspirée. L’ouvrage reçut un accueil triomphal lors de la première à la Scala, mais Ponchielli, perfectionniste, jugea certains passages ratés et remit l’ouvrage sur le métier, proposant plusieurs versions jusqu’en 1879. La direction musicale est assurée à Toulouse par Roberto Rizzi-Brignoli, le rôle-titre sera tenu par Béatrice Uria-Monzon, le ténor Ramón Vargas incarnera Enzo. À leurs côtés, on annonce le baryton Pierre-Yves Pruvot — déjà entendu sur cette scène dans “Parsifal” — pour interpréter Barnaba, les mezzo-sopranos Agostina Smimmero dans le rôle de La Cieca et Judit Kutasi dans celui de Laura, le ténor Roberto Covatta — apprécié au Capitole dans “La Force du destin” — en Isepo, la basse Marco Spotti en Alvise, etc.

Béatrice Uria-Monzon a chanté pour la première fois ce rôle en 2019, dans la mise en scène d’Olivier Py à la Monnaie de Bruxelles. Elle déclarait alors : « Longtemps, j’ai chanté un répertoire de mezzo-soprano, des rôles tels que Carmen, dont la tonalité est plus basse que cette Gioconda, par exemple. C’est en 2009, après mes débuts dans le rôle de Santuzza dans “Cavalleria rusticana”, qu’on m’a demandé pour la première fois si j’oserais me risquer aux partitions de sopranos, plus dramatiques. C’était lors d’une interview en direct à la télévision. Mon agent, qui avait au départ également des doutes quant à ce changement de répertoire, fut totalement convaincue après une production de “Tosca” [aux Chorégies d’Orange] et se rendit à Bruxelles pour proposer que je fasse mes débuts dans le rôle de Lady Macbeth dans la nouvelle production “Macbeth” de la Monnaie. Nous avons rapidement commencé à parler de cette “Gioconda”. J’ai fini par accepter l’invitation de la Monnaie, mais lorsque je me suis véritablement attelée à la tâche, les choses ont rapidement été claires : c’est le rôle le plus difficile que j’aie jamais interprété. »

Selon Béatrice Uria-Monzon, « dans la tessiture de la soprano dramatique, La Gioconda flirte avec les extrêmes, tant vers le haut que vers le bas. Et sa vocalité est plus diversifiée que celle de Lady Macbeth. Si de nombreux passages sont clairement dramatiques, le dernier duo avec Barnaba par exemple, “Così mantieni il patto?”, doit quasiment être “pensé” avec la légèreté d’une colorature soprano. La plus grande difficulté réside toutefois dans la longueur. Ici, je reste en permanence sur scène pendant près de trois heures, ce qui exige une grande endurance. “Suicidio!” — qui est en réalité la seule véritable aria de “La Gioconda” — est un grand défi, mais certaines pages de la partition ne contenant que de “simples” phrases musicales sont au moins aussi effrayantes. Elles se tirent en longueur, exigent beaucoup de souffle, puis vient à nouveau une ligne souple ou une légèreté inattendue… Bref, jamais de répit pour “La Gioconda”! » Dans cet entretien réalisé par La Monnaie de Bruxelles, Béatrice Uria-Monzon poursuit : « Si je devais résumer “La Gioconda” en un seul mot, ce serait “agapè”, en grec. Elle possède ce grand amour inconditionnel qui n’attend rien en retour, entièrement dévoué à l’autre. Le premier geste qu’elle a pour elle-même sera en même temps le dernier : le suicide est la seule issue qui lui reste, puisqu’elle a juré de tenir sa promesse, même à Barnaba. Et effectivement, cela ne fait pas d’elle une sainte pour autant. La Venise en plein déclin moral a également une emprise sur elle. “Nous sommes seules”, dit-elle à un moment donné à Laura, sa rivale qu’elle a endormie. “Il fait nuit et personne ne le saura… La lagune est profonde…”. C’est précisément grâce à ce doute qu’elle s’extirpe de l’archétype du XIXe siècle, qu’elle devient humaine et que son sacrifice ultime devient grandiose. »

> Jérôme Gac

photo : “La Gioconda” © Baus – La Monnaie/De Munt
  • “La Gioconda” du 24 septembre au 3 octobre ;
rencontre avec Olivier Py le mercredi 22 septembre à 18h00 (entrée libre) ;
conférence le jeudi 23 septembre à 18h00 (entrée libre), au Théâtre du Capitole (place du Capitole à Toulouse, 05 61 63 13 13)