> Une vie pour l’opéra

Ancien directeur artistique du Théâtre du Capitole et de l’Opéra national de Paris, le metteur en scène Nicolas Joel est mort le 19 juin dernier, à l’âge de 67 ans.

De l’Opéra national du Rhin à Strasbourg, où il débuta sa carrière en 1973 en tant qu’assistant metteur en scène, jusqu’à l’Opéra national de Paris, qu’il dirigera de 2009 à 2014, Nicolas Joel aura consacré toute sa carrière à servir l’art lyrique, en particulier durant deux décennies passées à la tête du Théâtre du Capitole. Né à Paris en 1953, victime d’un accident vasculaire cérébral en 2008, il est mort le 19 juin dernier des suites d’une chute à son domicile. Actuel directeur artistique de l’opéra toulousain, Christophe Ghristi assure que « ce qu’est le Théâtre du Capitole aujourd’hui est en partie son héritage et toute la maison est bouleversée par sa disparition. Il avait une connaissance absolue des œuvres du répertoire mais aussi de chaque recoin du plateau. »

Après avoir assisté Patrice Chéreau à Bayreuth pour le “Ring” du centenaire, Nicolas Joel devient un metteur en scène très sollicité dès le début des années 1980. De Vienne à New York en passant par San Francisco, Chicago, Londres, Zurich, Milan, Madrid, Buenos Aires, il travaille alors avec les plus grands artistes : Luciano Pavarotti, Plácido Domingo, Shirley Verrett, José Van Dam… Devenu directeur artistique du Théâtre du Capitole en 1990, il fait de Toulouse l’un des grands centres lyriques internationaux, invitant les plus grands noms du chant, de la direction d’orchestre et de la mise en scène, et donnant leurs premiers grands rôles à de jeunes stars alors inconnues du grand public: Roberto Alagna, Anna Caterina Antonacci, Leontina Vaduva, Inva Mula, Sophie Koch, Ludovic Tézier, Ricarda Merbeth, Karine Deshayes, Anne-Catherine Gillet, etc.

Lors d’un récital donné à l’automne dernier sur la scène du Théâtre du Capitole, le baryton Ludovic Tézier  avait profité de la présence de Nicolas Joel dans la salle pour lui rendre hommage, rappelant l’influence éclairée du directeur de l’opéra toulousain dans ses prises de rôles au fil de son parcours d’interprète. Le metteur en scène assurait en 2006, au quotidien Le Figaro : « Ce qui est très important, c’est de créer l’esprit d’une troupe et de pouvoir offrir à des artistes, soit très confirmés, soit jeunes, des rôles qui les intéressent tout en leur permettant de se développer. Je suis persuadé qu’une de nos missions dans les théâtres français est de donner les meilleures conditions possibles aux meilleurs chanteurs français. »

Très attaché à l’artisanat du spectacle, Nicolas Joel a fait régulièrement appel à des décorateurs, scénographes et costumiers aussi prestigieux qu’Hubert Monloup, Ezio Frigerio, Franca Squarciapino, Vinicio Cheli ou Pet Halmen. Il déclarait au Figaro : « J’ai une façon d’appréhender le théâtre qui est appréciée pour ce qu’elle est dans toutes maisons et que j’applique à Toulouse sans qu’elle semble poser de problèmes. Je suis déjà ancien dans ce métier dans lequel j’ai débuté à 20 ans. Je n’ai pas changé de manière de voir le rapport entre le chef d’orchestre que lorsque j’étais assistant à côtés de Böhm et de Karajan. L’artiste est censé convaincre. Si on souhaite aller dans une direction, il faut être capable d’expliquer pas de l’imposer. Je suis pour la plus totale liberté des artistes. Il n’y a pas de limite aux choix d’interprétation d’un metteur en scène ou d’un chef d’orchestre. Mais il faut qu’ils soient capables non pas de les faire accepter, mais de les faire comprendre. »

À Toulouse, il a donné une nouvelle impulsion au Ballet du Capitole en nommant Nanette Glushak, proche de George Balanchine, à la direction de la danse. À la fin des années 1990, il lancera les campagnes de travaux qui permettront au Théâtre du Capitole de bénéficier des dernières innovations techniques et de retrouver un somptueux écrin — élaboré par le décorateur Antoine Fontaine et le scénographe Richard Peduzzi — à l’acoustique exceptionnelle. C’est dans l’espace de la Halle aux Grains qu’il donna le meilleur de lui même à Toulouse, en montant durant les périodes de travaux du Capitole les “Dialogues des Carmélites” de Francis Poulenc et “Madama Butterfly” de Giacomo Puccini.

Directeur de l’Opéra national de Paris, il y nomme Philippe Jordan à la direction musicale : « Nous perdons un ami, un grand homme de théâtre qui aimait et connaissait la musique. Il m’a offert sa confiance et m’a guidé de nombreuses années à l’Opéra de Paris et bien au-delà », confie aujourd’hui le chef d’orchestre suisse. S’appuyant sur un socle d’œuvres populaires, il a alors fait entrer au répertoire de la « grande boutique » des ouvrages longtemps délaissés par ses prédécesseurs : du vérisme italien (“Francesca da Rimini” de Riccardo Zandonai par exemple) à “Mathis der Maler” de Paul Hindemith. Il y a également proposé un nouveau “Ring” — qui n’avait jamais été redonnée dans son intégralité depuis 1957 sur la scène de l’Opéra de Paris — par le tandem Philippe Jordan – Günter Krämer.

> Jérôme Gac


photo © Julien Benhamou/Opéra national de Paris